Review du concert de Cunninlynguists + Sadistik au Molodoi le 26 Mai 2014

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Review du concert de Cunninlynguists + Sadistik au Molodoi le 26 Mai 2014

Le lundi soir est une sorte de Dimanche bis, pauvre comme le pain du même nom. C’était sans compter sur l’idée – un peu perchée – de Pelpass d’organiser une soirée hip-hop monumentale. Découverte et valeur sûre étaient au programme d’un concert qui restera probablement dans les annales.

Le terme de rap West coast nous fait surgir des images de grosses cylindrées qui servent d’allégorie à des chassis féminins plus ou moins massifs (ou inversement) sur fond de bagouses, de flingues et de pognon. Mais la côte ouest des Etats Unis d’Amérique ne se résume pas à Los Angeles. Une scène musicale, qui vous dira peut-être quelque chose, a émergé et a laissé son empreinte sur toute la musique des années 90 : je veux parler bien sûr de Seattle, également lieu de naissance d’Hendrix et de petits groupes inconnus tels qu’ Alice in Chains, Nirvana, Pearl Jam et Soundgarden pour ne citer qu’eux.

Et à voir Sadistik monter sur scène, on sent comme poindre cet héritage, matérialisé dans une coupe de cheveux longs, à contre emploi des canevas du hip-hop (bien que le terme de canevas semble plus propice à parler d’une France sclérosée en tous points dans sa création que de la flamboyance anglo saxone). Non, nous n’assisterons pas à un concert de Grind-Hop extrême. Mais à un hip-hop léché, frais, tout en gardant du old school un certain attachement aux textes dans leurs sons, leur profondeur et leur impact (démarche finalement assez « East Coast »). Flowers for my father, c’est le titre de son dernier album, est une de ces dénominations simples par allitération qui promettent tout un enchevêtrement d’images complexes : de la mort du père, au roses pour Staline il n’y a qu’un pas. Sadistik, ça pue l’écrochure et la fange qui aurait choisi de se sublimer sur le purain plutôt que de s’y enliser.

Les paroles compensent toujours leur intelligence par la question de l’impossibilité de se réaliser. Constat qui prend de belles proportions dans « Virignia Woolf », sorte d’ode à une poétesse disparue, proche du MC en ce qu’il est la pierre qui aide son corps et son esprit à couler – Woolf s’étant bien entendue suicidée par noyade – suicide qui mènera, au fond de l’abîme, à la découverte des paroles de cette chanson comme un message dans une bouteille (qui a parlé d’Edgar Allan Poe?). Ce n’est qu’un exemple choisi parmi d’autres dans le set, d’une qualité remarquable, tant sur le plan musical que sur le flow : un bon flow sale de gros bâtard. Clairement, le public se chauffe, est fantastique selon ses dires, mais nous lui répondons : non, de fantastique il n’y a que toi. Enorme coup de cœur !

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Viennent ensuite les ténors, cadors, de Cunninlynguists, dont la présentation semble inutile tant l’accueil qui leur a été réservé résume absolument tout. S’ils ne caracolent pas en tête des charts et des ondes gangrénées la plupart du temps de dégueulis auditifs, leur succès d’estime et leur statut de groupe de hip-hop culte n’est plus à démontrer. Nous parlions avec chaleur de l’étrangeté géographique d’un rappeur de l’Ouest teinté d’Est. On peut dire ici l’exact opposé de Cunninlynguists : ces rappeurs du Kentucky (lieu du bourbon, du fameux derby, un côté délicieusement redneck), se situant plus à l’Est semblent prodiguer un son bien plus à l’Ouest, estampillé Los Angeles.

Attention, par là nous ne parlons aucunement de fatuité bling bling et de mauvais goût. Mais nous parlons ici d’une tendance à laisser un peu de côté l’aspect cérébral du hip hop pour en revenir à une base simple dans son rendu : gros sons, iconographie classique (qui tourne, disons le, en quasi permanence autour de la marijuana) sur un fond inimitable de jeu de mots et de flow ravageurs, dans un phrasé plus nominal, incisif et direct peut-être que dans la première partie. Néanmoins, Cunninlynguists ont toujours su se démarquer : si le son est efficace et lourd, il est toujours le fruit d’une originalité et d’une recherche particulièrement plaisante.

Mais ces dichotomies géographiques sont vaines, nous le disions, d’autant que les cloisons semblent moins adhésives dans la musique américaine : la liberté, si elle est discutable sur le plan purement politique, l’est dans l’attitude artistique : on peut être MC et porter une casquette Lynyrd Skynyrd, de façon authentique et sans que cela ne se fasse que par phénomène hipster.D’Est en Ouest, rien à faire, cette soirée aura été un puissant vortex. Cunninlynguists nous font aussi replonger au cœur de l’expérience hip hop live : participation importante du publique, un peu rudoyé, secoué et toujours conquis.

Au delà de cette implication du public, un groupe qui joue ainsi sur les mots (le nom rappelant autant le cunnilingus que le « cunning » « linguist », linguistes rusés), on peut dire que Kno n’a pas la langue dans sa poche, et ne manque jamais d’humour (il se présente d’ailleurs toujours en dernier selon l’envie de son moment, comme pour toujours signaler ce qu’ils ne sont pas : Mac Miller, Macklemore etc…).

Tout va très vite, le set ne présentant absolument aucun temps mort. C’est simple : on a la trique du début à la fin. Les nouvelles compos sont d’ailleurs excellentes, et se mélangent à merveille aux gros classiques du groupe. La musique de Cunninlynguists, si elle est bavarde et batarde, fait s’exploser la barrière du langage de celui qui chercherait à en restituer le plaisir dans la froideur d’une chronique qui ne redonnera jamais l’éclat et la justesse de l’expérience vécue.

Si le show aura duré un peu moins d’une heure et demie, il fait partie de ces rares concerts qui ne déçoivent pas par leur brièveté, puisqu’elle est très largement compensée en intensité. Cela semble même salutaire tant le public est transi et suant : nous sommes rentrés gros et beaufs et nous sommes sortis malingres et rougeauds, mais avec la lourdeur cérébrale d’un souvenir qui retentira longtemps dans nos cerveaux embrumés, comme le meilleur Lundi soir de nos vies.

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Par Jean-Gauthier Martin.

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