Neil Young & Crazy Horse – Live à la Foire Aux Vins de Colmar – 8 Août 2014 : Who’s gonna stand up and save the earth ?

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Neil Young & Crazy Horse – Live à la Foire Aux Vins de Colmar – 8 Août 2014 : Who’s gonna stand up and save the earth ?

 

Neil Young est venu se perdre dans les rifts sinueux du vignoble colmarien une nouvelle fois : retourner le voir en ces lieux était aussi nécessaire que d’insérer une wurst dans un pain moutardé. Le fait que cette métaphore fasse très phallique, très pesante, on le doit en très grande partie au Loner, qui nous a gratifié d’un concert tellement massif, qu’il paraît presque impossible et impensable, autant de l’avoir vécu que de l’avoir raté.

Rares sont ces concerts qui semblent nécessaires, dont la perfection donnent presque le vertige et l’effroi. Neil Young – accompagné des légendaires Crazy Horse -1 (Billy Talbot étant souffrant, il est remplacé par le placide et envoûtant Rick Rosas). Il n’y a rien de mieux qu’une vieille histoire, qu’une rengaine, qu’une redite, pour se retrouver entre copains. Neil Young l’a bien compris, en nous gratifiant d’un début de concert similaire à celui de 2008 avec « Love and Only Love ». De quoi tâter le poids de la différence sonique que va nous infliger les bruyants drilles du Crazy Horse.

S’en suit une belle version de « Be The Rain », qui n’avait plus été jouée depuis dix ans, et trois fois seulement sur cette tournée. Vient le premier instant choral, fondamental et nécessaire à toute expérience rock, sur « Standing in the light of Love » , qui prouve si besoin était que le public colmarien est absolument bouillant.

Neil Young semble avoir décidé de ressortir des morceaux peu joués, comme pour signifier le plaisir de cette extraordinaire reformation, avec « Days That Used to Be ». Le Loner enchaîne sur les morceaux inattendus, comme un enfant tire un repas décevant du sac : rien de décevant cependant ici, mais une impression de calme avant la tempête… ou l’ouragan.

C’était le titre qui avait brillé par son absence en 2008, celui qui aurait clôt à merveille un concert parfait, que d’aucuns considèrent anthologique (avec des version mythiques de « Cowgirl in the sand », « Cortez the Killer » notamment, et un inédit qui n’avait plus retenti à un concert de Neil depuis 1989 : « Wrecking Ball »). Le moment d’anthologie de ce concert semble être arrivé, quand le synthétiseur tombe du ciel sous un orage de larsen, et que retentissent les premières notes dantesques de « Like a Hurricane ».

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Tant attendue, tellement grandiose, tellement parfaite, qu’elle a fait l’effet à votre serviteur d’une petite déception, similaire à celle que Proust décrit dans Du côté de chez Swann, à l’encontre d’une actrice qu’il rêvait de voir jouer, et dont la déception première a été remplacée par une admiration, certes plus profonde, mais factice, comme venue des autres et d’un autre monde. Cependant, les jours passants après le concert,  cette tempête semble avoir creusé ses sillons dans mon cerveau… les solos s’enchaînent encore avec brio, et contredisent l’adage de Neil lui-même selon lequel « Rust Never Sleeps » (la rouille ne dort jamais). La toute fin du morceau nous gratifie d’un larsen innommable, presque noise/indus, à en faire péter la pomme d’Adam, ou à dérégler la thyroïde à tous les spectateurs du Parc Expo de Colmar.

Après la guerre, Neil Young nous offre, contexte actuel oblige… la guerre. Avec une version classieuse et profonde de « Living With War ». Elle s’avère être meilleure que son homonyme studio, avec ici un doux mélange de mélancolie et de violence, apportée notamment par la parfaite symbiose entre les choeurs et la voix douceâtre nasillarde du Loner. Tant et si bien que cette imbrication semble créer une troisième voix, d’un appel guerrier, entre sirène et valkyrie, qui glace le sang autant qu’il émeut.

Neil Young décide ensuite d’apaiser les tympans endoloris des spectateurs en se munissant d’une guitare acoustique, pour nous livrer l’autre pan de son talent : en dehors d’un maître de la saturation, Neil Young est bien entendu un extraordinaire compositeur de balades et épisodes folk en tout genre. Pour rendre à César ce qui est à César (qui tend malheureusement à devenir un César de pacotille), l’interlude acoustique s’ouvre sur « Blowin in the wind ». Un fan de Dylan, situé tout près de moi hurle pendant la quasi totalité du morceau, dans un mélange émouvant de bonheur et d’asile d’aliéné alcoolisé. « La recette fait recette », pour employer une expression abhorrée, et le public est déjà conquis.

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Plus encore à l’instant où raisonneront les premiers accords de la fabuleuse « Heart of Gold », aussi impeccable qu’implacable. Les frissons ne cesseront de transformer mon échine en paleron, en nervures aussi sinueuses que celle du vignoble sur lequel nous nous trouvons, comme dans une imprécation à l’âme des défunts sur un ancien cimetière indien. L’étonnement et le bonheur d’un concert naissent souvent dans ce mélange de crainte, de folie et de génie qui font du plaisir artistique une émotion qui n’a rien d’uniforme, profonde en ce qu’elle nous prend dans les cimes de l’esprit et du corps dans ce qu’il a de plus grégaire.

Plutôt que de rebondir, Neil Young choisit d’enchaîner en s’envolant sur les accords simples et fabuleux de Powderfinger. « Ceux qui savent savent », peut-on entendre fredonner dans un fête populaire ou dans un PMU. Véritable phrase à tiroir, totémique (c’est de circonstance quand on parle de Neil Young, ramenant toujours avec lui sur scène son totem), qui, si elle est facile ne permet pas moins d’en donner en ce qui nous concerne une version véritable. Tous ceux qui connaissent ce morceau savent qu’il ne peut être joué autrement que par le sublime.

Plutôt que d’encenser une énième fois, et moins bien que d’autres, un classique, nous allons continuer à parler classique, mais dans une acception ici bien plus pachydermique. Neil nous a en effet offert une version incroyable de « Down By The River ». C’était probablement le moment le plus intense du concert, qui nous permet de faire contenir tous les propos et les pensées possibles à son propos, un peu à la manière d’un aleph borgésien (nouvelle extraordinaire dont nous vous recommandons la lecture), qui contient en lui tous les points de vue possible de l’univers dans la fissure d’un escalier. Transpirant de sueur et de génie, Neil Young enchaîne les solos, esquisse dans sa mine toujours un brin boudeuse, quelques sourires en jouant avec son ami Poncho. Duo pour lequel les années ne semblent peser que pour ajouter en symbiose. Un plaisir authentique qui n’a rien de la fausseté de ce que l’on peut voir dans les bouffoneries du star system. On parle ici de musique, celle qui prend aux tripes, celle qui nécessite d’en avoir pour la composer et continuer à la faire vivre, à la rendre aussi nécessaire que jadis.

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Le morceau était tellement puissant que sa suite était décevante. Elle aurait dû ouvrir ou fermer le concert pour laisser sur une impression parfaite. « Name of Love » nous paraît donc bien insipide après ce magma céleste. Aussi ne nous y attarderons nous pas, pour achever ce papier virtuel. Un concert de Neil Young se doit de finir, avant le rappel, par « Rockin’ in the Free World ». Si son aspect dégueulasse de stadium rock et d’un mauvais goût tout 80’s peut laisser de marbre sur CD, le morceau prend une autre ampleur en live. On l’avait déjà noté en 2008, mais c’est encore plus flagrant avec le Crazy Horse. Ce morceau populaire devient d’une lourdeur presque métal dans les arrangements et la rythmique choisie par le groupe pour la faire vibrer. Il n’y a qu’à entendre le public pour s’apercevoir du succès, malgré quelques bâillements gueule de boïsés pendant « Name Of Love » (à la défense du public, deux ouragans par concert c’est beaucoup), il est ressuscité d’entre les morts à la seconde où ont retenti les premiers accords.

Fin du concert avant le rappel. Puisque nous parlons de résurrection, nous choisiront ce thème pour clore. Il est notable que la jeunesse – dont je pense encore faire partie – vient bien plus voir ce genre de concerts qu’il y a quelques années. Souvent en perte de repères, la musique des années 70 est un refuge plaisant mais qui a le défaut d’empêtrer un peu tous ceux qui y pénètrent, les prostrant dans une impossible progression vers l’avenir. Neil Young, plutôt que de faire dans le revival moisi, a su continuer à garder sa qualité. Tout ce qu’il a révolutionné en musique n’est plus à faire, aussi ne lui demande-t-on rien de plus que de rester lui même, aussi grand que possible, le plus longtemps possible. C’est de ce geste premier, de cette puissance qu’il faut partir, plutôt que de s’en contenter. La marche du monde continue. Aussi, interprète-t-on ce final sur « Who’s gonna stand up and save the earth » comme une question posée par un homme qui n’a plus rien à prouver, à une jeunesse qui n’a encore rien prouvé, ou à une question rhétorique jetée dans le sombre chaos qui ne peut comprendre une question pourtant intelligible : qui va se lever pour sauver la terre ?  Sur fond écolo semblent se reposer les questions et les interprétations de ce concert fabuleux, qui a terrassé et mis la fessée à pas mal de groupes contemporains.

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Texte de Jean-Gauthier Martin

Photos de Matthieu Bitterlin

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