EZ3kiel – LUX : A la lumière de Prométhée. (Kika – Ici d’ailleurs 2014)

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EZ3kiel – LUX : A la lumière de Prométhée.

Kika – Ici D’ailleurs, 2014

 

Il aura fallu attendre presque six ans avant d’avoir le droit de se mettre une nouvelle dose d’EZ3kiel dans les oreilles. Six années tout de même pleines de surprises (avec pas moins de 3 sorties live), qui, malgré cela, nous auront fait nous impatienter, nous questionner : ont-ils encore envie de faire un album ? Sera-t-il au niveau de leur discographie ? D’autant qu’après leur marathon sur les scènes, il se murmure qu’un retour aux sources électro se prépare. On était en droit de s’inquiéter, après tant d’années d’exigence musicale qu’ils se sont imposée : retour en arrière et EZ3kiel : deux pôles inconciliables tant ils n’ont jamais fait autre chose que de se dépasser, albums après albums… on comprend dès les premières notes de LUX que c’était pour mieux trouver leur quintessence, leur lumière (Lux signifiant lumière en Latin)

On a déjà évoqué cette réalité dans un autre article, mais EZ3kiel est un groupe difficile à classer, à qualifier. D’autant qu’ils ont eu des périodes, des phases, très différentes, avec toujours, du moins depuis Handle With Care, un parti pris qui mélange la musique à la poésie, qu’elle soit visuelle ou suggérée par une atmosphère. De fil en aiguille, EZ3kiel tisse un réseau fascinant d’intentions musicales, dans une sorte d’hybridation steampunk au cœur un univers baudelairien, voire surréaliste. On peut opposer et unir chaque album à son précédent. Pour ceux qui les ont déjà expérimentés sur scène, un détail ne vous aura pas échappé : leur confrontation avec HINT, était à ses débuts plus une confrontation littérale, où EZ3kiel apportait une forme de grâce à HINT, qui, inversement, lui donnait en retour un son crade et violent. Mais sur la fin de la tournée, on sentait comme une symbiose, un tout autre délire, plus puissant, vers plus d’osmose.

Malgré le fait qu’ils aient continué à tourner par les moyens de la grâce, avec la tournée Extended, cette osmose plus sombre et cradingue a sans doute été fondatrice dans la genèse de LUX. En effet, si le groupe signe un retour à ses sources, on dirait surtout, et avant tout, qu’ils sont parvenus à créer une symbiose entre toutes les strates successives de leur tectonique musicale.

Le premier titre frappe fort d’emblée : « Born in Valhalla », est en effet une sorte d’ « Adamantium » qui se serait chargé d’une dimension plus saturée, plus rentre dedans. On est surpris, après avoir déjà entendu « Anonymous », de remarquer que le retour aux sources passe par une donnée (à moitié) nouvelle pour le groupe. Si la lourdeur massive de leur son live le faisait pressentir, on perçoit comme un léger virage vers la case métal. Un exercice bien senti, qui se fait sans aucune perte de cohérence, et qui semble compléter à merveille la démarche du groupe de ces dernières années. Son saturé, sur fond de violon (de Pierre Bloch), de vibraphone, qui est devenu une véritable marque de fabrique. Il y a ici une douceur proche de Naphtaline qui se résout sur un temps fort de tempête, qui promet déjà de grands moments en live.

Le morceau est à mettre en rapport avec « Dead in Valhalla », qui a été récemment mis en ligne. Cette cinquième piste est une entrée véritable dans le son de l’album : par un biais à la fois tribal et classique, EZ3kiel semblent avoir choisi d’explorer un répertoire presque orientalisant. Poétique et vertigineux, on espère que le titre sera mis en confrontation à son homologue. On notera des nappes post-rock qui ne sont pas sans rappeler un autre groupe contemporain talentueux, Long Distance Calling. Véritable montée en puissance, qui se déploie dans une atmosphère sonore épique, le titre évoque une résurgence de champ de bataille oublié, de terre désolée qui ne laisse voir de la guerre que quelques pieux plantés, qui se désagrègent, tout en étant le souvenir fantomatique, la relique d’un temps qui n’existe peut-être pas ailleurs que dans la musique d’EZ3kiel, mais qui, comme tout chef d’oeuvre, donne l’impression de nous y convier et de le retrouver. Si EZ3kiel a trouvé la « lumière », c’est par l’éclat du paradis perdu qu’ils nous la révèlent.

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Cette entreprise musicale prométhéenne, oxymorique, est éminemment poétique. Poésie que l’on ressent vraiment dans « Anonymous ». Nous avons d’ailleurs déjà évoqué le titre dans un autre article, par ses accents trip hop et la voix extraordinaire de Pierre Mottron, qui fait figure de nouvel Horace Andy. L’épure et la simplicité de ce titre nous fait comprendre pourquoi il a été révélé en premier. L’entrée dans LUX doit se faire par la lumière, bien que mélancolique, une lumière portée par cette voix sublime, qui semble nous l’offrir au toucher. La lumière contient en elle des spectres insoupçonnés, qui ne se révèlent que par réfraction, mais elle est aussi le symbole d’un savoir, ici musical, primitif, inintelligible mais producteur et vecteur, puisque l’on parle de lumière, d’images. Le travail des différentes couches qui habitent ce titre est encore une fois de l’ordre de l’orfèvrerie, et nous signale au passage que revenir à un truc plus rentre dedans ne signifie aucunement se reposer sur ses lauriers.

Vient ensuite « Zero Gravity », morceau véritablement sensationnel, qui pourrait et devrait être l’objet d’un travail cinématographique – je rêve d’ailleurs souvent à qui osera mettre en image chaque album d’EZ3kiel – parce qu’elle contient la recette magique qui permet à une musique, dans la solitude d’une chambre, de donner des frissons et éveiller des images. Batterie lourde, guitares aériennes, vibraphone particulièrement habité, piano, dans un mélange curieux, qui crée une tension impalpable se résolvant dans la furie, la lourdeur métal d’un break qui donne sérieusement envie d’headbanger comme un salaud. Pour faire le point : les quatre premiers titres (on passe à côté de Dusty, qui tient plus lieu d’interlude) contiennent déjà une bravoure suffocante, géniale, qui nous fait sentir presque misérables. Sans tomber pour autant dans l’adoration bête, on se demande si on mérite vraiment quelque chose d’aussi bon, sans en payer le prix d’un fruit défendu, notamment en France, où la musique fait souvent objet de Terra Incognita, dans la manière dont on la traite et dont on l’expose quand elle sort un peu des sentiers battus.

On enchaîne ensuite avec LUX : l’éponyme. Choix cornélien et difficile parce qu’elle doit représenter et sublimer l’album dont elle est le porte-note. Qu’on se le dise : ce morceau est cru, incisif, il envoie un pâté monstrueux qui pourrait bien ruiner l’entreprise Hénaff. Un rythme de batterie bien lourd, une basse bien sale et massive, des sons saturés en guise de triptyque parfait. La rythmique de ce morceau est vraiment impécable, très old school, témoin des horizons très différents qu’EZ3kiel décident de nous révéler. C’est la rythmique 80 BPM façon Kashmir de Led Zep, mise dans un torrent agressif et saturé de nappes électroniques torturées. On ne comptera plus les frissons de salopards que l’album nous a occasionnés, mais bordel, ce morceau est titanesque et promet de dégommer sévèrement.

Difficile sans doute de poursuivre après une telle rouste. « Eclipse », par son nom évocateur et en demi-teinte, offre une redescente. Si le titre, porté par la belle voix de Laetitia Sheriff, permet d’offrir de belles images nocturnes, à la sauce Björk, cette redescente est violente, et place le morceau dans un instant de succession difficile qui fait que l’on peut plus facilement passer à côté. Il semble être plus directement lié à un travail semblable à Naphtaline. Légère déception qui ne correspond pas au morceau en lui même, mais plutôt au choix de sa place dans l’architecture de l’album.

On repart en hauteur avec « L’oeil du cyclone », dont vous avez déjà pu entendre quelques notes dans le premier trailer qui montrait le dispositif scénique de la tournée en cours. Ce titre permet d’illustrer peut-être au mieux la symbiose à laquelle EZ3kiel sont parvenus : toutes les tendances qui fondent leur ADN mystérieux semblent être réunies, non pas dans une classe dans laquelle les ranger, mais comme si chaque tentative de s’en extirper avait été un moyen de créer la leur, qu’ils semblent enfin avoir atteinte. A la fois douce et angoissante, elle évoque des lointains auquel Melville nous invitait déjà dans Moby Dick, quand il parlait de l’horreur, l’effroi qu’occasionne la couleur blanche, ou que le calme qui précède une tempête est pire que la tempête elle-même dans Mardi. Renverser ainsi la réalité et ses sens communs est une des manière d’écrire l’insondable. L’oeil du cyclone, en est peut-être ici la voix mystique, ou sa mise en musique. Non pas dans une noirceur façon Conrad, Au cœur des ténèbres, qui se propose d’atteindre l’insondable par la voix de Kurtz, par « l’horreur », ici, ce paradoxe entre deux tons, entre deux teintes, permet de marquer définitivement le son d’EZ3kiel du sceau d’une mélancolie poétique.

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« Never Over », est un titre que les fans connaissent déjà, s’ils ont regardé l’excellent mapping du groupe au château de Candé. Si, comme le titre l’indique, rien ne finit effectivement jamais en art, à part quand on l’envisage par courant, le titre est un moyen de revenir à l’album, il est son après, son aftermath. Le morceau est d’ailleurs particulier, et semble contenir, comme dans une nature morte ou dans une vanité, une certaine forme d’ironie vis à vis de l’auditeur. Never Over, est en effet un morceau bref, qui semble être une partition inachevée, un petit fragment musical jeté dans le néant d’une steppe renaissante après le déluge. Cette remarque s’incarne notamment dans le fait que les dernières notes sont mises en musique de telle manière que l’on s’attendrait à ce que le morceau continue. Si le spectre lumineux de la musique cherche à dévoiler l’éternité, il ne la dévoile jamais vraiment, en ce que la musique est un art fragile, qui peut se perdre, plus encore que l’écrit (comme pour confirmer l’adage que les écrits demeurent, et les mots s’envolent). Fragilité qui en fait aussi sa puissance, parce qu’elle doit se déchiffrer, se décrypter pour être comprise. Il n’est d’éternité, ou ce que l’on croit être l’éternité, de vérité, que dans le fragment, dans la relique retrouvée par hasard, comme dans une nouvelle de Lovecraft ou de Poe.

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L’album se clôt sur « Stereochrome ». C’est à nouveau un titre tout en montée, très visuel dans sa patine musicale, avec un petit côté Chemical Brothers (on pense notamment à « Saturate », sur We Are The Night) dans sa facture (on sait que le duo anglais aime cumuler les envolées joyeuses à une certaine forme de lourdeur plus dark). On serait ici sur le versant plus positif et ensoleillé, pour en finir avec la lumière, l’ultime supernova, la décomposition de tous les spectres, l’océan des gammes chromatiques très diverses, mais très concrètes, avec lesquelles EZ3kiel savent admirablement jouer : contrôlant l’insaisissable, ils en dévoilent un aperçu de sa couleur.

Même si la deuxième moitié l’album perd un peu en rythme, il n’en reste pas moins vrai que LUX est solidement bâti et burné. Si EZ3kiel ne se rangent toujours pas dans un genre musical, cet album est comme une réponse à l’énigme de ce qui fait leur couleur musicale : ne s’imposer aucune frontière, et nous les offrir, comme pour nous grandir un peu, comme pour devenir des Hommes, dans un temps où il semblerait, de plus en plus, que la bêtise et la médiocrité doivent dominer. EZ3kiel, figure prométhéenne de la musique française qui par ses résonances les plus diverses, cherche à nous extirper hors de cette condition humaine misérable, qui semble prévaloir. La lumière est ailleurs, mais elle est partout, enfouie, non seulement dans le monde, mais aussi dans cet album extraordinaire qui mérite sans hésiter le titre d’album de l’année.

Par Jean-Gauthier Martin

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