EZ3kiel, Live @ L’Autre Canal, Nancy, 26 Novembre 2014

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EZ3kiel, Live @ L’Autre Canal, Nancy, 26 Novembre 2014

Si vous avez lu notre chronique sur LUX, vous devez vous rappeler que nous attendions avec une grande impatience de voir cette bête musicale et lumineuse se mouvoir de toute sa pesanteur en live. Le résultat a été, encore une fois, à la hauteur de nos attentes.

La soirée s’ouvre par un assez bon choix de première partie : non pas forcément dans le style mais dans sa qualité qui en faisait déjà un immanquable. On veut parler ici d’Oddateee, MC totalement speed, et avouons le, un brin cinglé débarqué du Bronx pour se livrer à un exercice de Hip hop véritable, selon ses propres mots. Il y a là une certaine forme d’égotrip, qui n’est pas sans humour, ni sans vérité. En effet, le rap a envahi la place publique musicale depuis belle lurette, avec une qualité plus ou moins discutable, notamment en terme de marchandisation culturelle : des clips standardisés, sur fond de mélodies peu inspirées ou pompées à de grands standards , des bagnoles et des nichons. Mais la scène hip-hop véritable, telle qu’elle est née, telle qu’elle représente les bas-fonds, est un genre musical bâtard et très intéressant, en ce qu’il a pu s’inspirer de différents mouvements, sans avoir peur des frontières ou du bon ton. Une affaire de musique, avant d’être une affaire de fric.

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Oddateee malmène un peu son auditoire, entre tendance old-school et background noise (avec guitariste sur scène), grandement hérité de Dälek, livrant une prestation plutôt originale et pour le moins massive et impressionnante. A priori rien à voir avec EZ3kiel donc, mais seulement si l’on se fie aux catégorisations musicales : la scène était ouverte ce soir aux musiciens que le classement n’intéresse pas autrement que pour le pourfendre.

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EZ3kiel entrent peu de temps après sur scène. L’occasion de voir enfin ce mur lumineux qui fait l’objet de leur teasing depuis Mai dernier. Si l’on remarquera, à quelques moments du concert, un léger défaut de synchronisation, il faudrait être bien mauvaise langue pour ne pas être époustouflé par le résultat : si l’on admet socialement le terme selon lequel la musique se dématérialise (avec des formats numériques, des ventes en berne etc), EZ3kiel cherche par la lumière à faire de ce procédé une démarche artistique. Oniriques, planants, ces faisceaux lumineux indissociables des mélodies qu’ils recouvrent, entrent dans un système de mécanique poétique, qui permet d’interroger la musique elle-même dans cette osmose.

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Il y a bien sûr une corrélation entre ce que la musique évoque et ce qui se passe sur scène (des sortes d’étoiles montantes pendant « Zero Gravity », une projection d’une multitudes de points pendant « Anonymous », formant une sorte de visage sur la scène, effaçant un peu le groupe sous un flot de lumières). On a eu également droit à deux morceaux inédits, qui figurent pour les plus chanceux d’entre vous sur le 4 titres qui accompagnait l’achat numérique, ou l’édition limitée qu’on peut retrouver en vente au merchandising ou sur leur site. Deux morceaux puissants, à l’image de l’album. Le concert n’aura pas été qu’une simple succession de claques visuelles et auditives qui imposent le respect dans leur maîtrise.

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Il y a en effet quelque chose au delà, presque indicible, qui fait de chaque expérience live d’Ez3kiel une expérience unique. Ces moments où la musique et l’image forment une symbiose. Ce moment où la musique devient palpable, par l’immatérialité même d’une lumière dont elle est très proche : on peut certes jouer avec elles, on peut les façonner, mais elles gardent une Nature profondément insaisissable. La lumière, physiquement source de vie, fascinante sous tous ses rapports, notamment par les spectres qu’elle crée en les cachant, semble pourtant fragile. Elle est docile mais pourtant infinie dans sa course effrénée vers l’Univers. Les projections du groupe les plus simples sont parfois les plus impressionnantes, avec des plafonds lumineux, de simples rayons cumulés à des fumigènes (rayons en provenance de la régie et qui font aussi réagir l’écran lumineux derrière le groupe). La baguette de Stéphane Babiaud, le batteur, mise parfois en l’air, essaye de marquer de son empreinte le faisceau, comme pour communiquer corporellement avec cette grandeur muette et insondable. EZ3kiel sont parvenus à donner une voix à ce qui n’en a pas, et tentent avec brio de donner un corps, une chair, une matière aux entités les plus inintelligibles que sont la lumière et la musique.

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C’est ici qu’EZ3kiel parvient encore une fois à se dépasser, à offrir une expérience pour le moins inédite, personnelle et percutante. La musique que propose EZ3kiel n’est pas une vaine tentative d’unir plusieurs supports entre eux : ils ont cette force unique qui consiste à mettre dans un langage commun (détruisant ainsi le langage usuel), dans une substance commune ces éléments ontologiquement opposés, mais fondamentalement univoques : vers une émotion musicale et visuelle substantielle, une fois comprise l’idée selon laquelle la substance même est un leurre, comme tout langage, qui ne nous apprend rien du monde qu’il parvient pourtant à évoquer. Constat qui a été celui de l’art du XXème siècle. Celui du XXIème semble tendre vers la confection de l’après-monde, hors de nos habitudes et des simples constats de sa vacuité. Ce silence musical, parce qu’il est un langage qui ne passe pas par le vecteur des mots, est plus percutant sans doute qu’un discours à son propos.

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EZ3kiel se surpassent dans l’exercice qui consiste à détourner les attentes, à faire d’une thèse son antithèse, dans ce torrent musical qui nous fait bien comprendre qu’il n’y a jamais de vérité unilatérale. Une salle de concert pourtant lieu fermé, emprisonnant les signaux lumineux que nous émettons tous, devient pour EZ3kiel ce terrain de jeu qui permet en fait de l’ouvrir, en réveillant en nous l’oeil de l’âme, celui seul qui sait voir et que pourtant nous oublions. Bien sûr, chaque concert est une mise en avant de musiciens, par un bon son (ici très bon pour une salle de concert), et de belles lumières. Ce que nous essayons d’exprimer ici, c’est bien que la lumière, la musique, l’image, tendent avec EZ3kiel à devenir les parties d’un même processus, une sorte de nouvel objet, qui est une invitation à la réflexion d’une part, et à l’émotion de l’autre.

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Le tout se fait dans une pureté, une complexité aussi visuelle que musicale, sans chichis intello (c’est ici que beaucoup de groupes à philosophie se plantent) : le tout ne croule pas sous le poids de sa difficulté bien sensible, mais se sublime dans une forme d’évidence et de simplicité d’accès. Ce que j’essaye d’exprimer ici, c’est bien entendu ce que cette musique éveille, non pas ce qu’elle raconte, doctement, forcément, en lisant sa partition. Sa partition est hors d’elle, en vous. Il est néanmoins certain que cette claque se comprend mieux dans le public. Au public de saisir au vol un fragment de lumière qui éclairera sa lanterne la plus profonde, qui éveille l’âme sans la contraindre, parce qu’elle s’impose à nous, en toute clarté, en toute pureté.

Sensationnel, tout simplement.

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SETLIST :

Born in Valhalla

L’oeil du cyclone

Reflections

Anonymous

Via Continum

Never Over

Lux

Dead in Valhalla

Dusty

Zero Gravity

Versus

Rappel :

Wagma

Antiloop

Texte et photos par Jean-Gauthier Martin

2 commentaires sur “EZ3kiel, Live @ L’Autre Canal, Nancy, 26 Novembre 2014”

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