Conversation avec EZ3kiel – Nancy, l’Autre Canal, 26 Novembre 2014

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Conversation avec EZ3kiel – Nancy, l’Autre Canal, 26 Novembre 2014

 

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Nancy, 26 Novembre. Ses lueurs orangées et nocturnes typiques des premiers froids de l’hiver, avec sa salle étrange mais plutôt jolie de l’Autre Canal. Jérôme et moi avons rendez-vous à 18h pour une interview. Ne sachant pas trop par où aller, c’est un peu penauds que l’on s’infiltre, en bandits, par une porte dérobée sur le côté. Le temps de régler quelques formalités, de discuter un peu avec l’homme du guichet, qui n’aura pas la chance d’assister au concert à venir, devant rester là pour l’accueil des groupes qui répètent. Nous partageons un peu sa détresse. Je suis pour ma part un peu tendu. Peu d’interviews au compteur, aucune avec un groupe qui m’inspire autant…

On y va, avouons-le, avec une sensation de jouvencelle qui ne sait pas à quelle sauce elle va être mangée. Toujours est-il que Yann et Joan s’avancent vers nous, l’air détendu et sympa, qui fait assez vite tomber la crispation et le format un peu stéréotypé de l’exercice. Aussi généreux à la ville qu’ils le sont sur scène, humbles, tout en sachant être mordants, et forcément passionnants, découvrez ici l’entretien tel qu’il s’est produit. Si l’on vous fera grâce du bruit du distributeur à boisson, empêchant de bien entendre le son sur notre caméra, et des multiples allers et venues absurdes, d’un cuisinier et sa boîte orange, on vous a en revanche pratiquement gardé tout ce qui a été dit.

Je préfère pour commencer, plutôt que de vous présenter une énième fois, démarrer cette interview par l’absurde, en vous demandant quel serait le plus mauvais moyen de la commencer ? Quelle question vous emmerde un peu à force de vous l’entendre poser ?

Joan : Pourquoi vous vous appelez EZ3kiel ?

Ah celle là vous énerve un peu ?

Joan : Non, c’est pas qu’elle nous énerve mais on nous l’a déjà posée tellement de fois …

Yann : Et puis c’est tellement inintéressant, ça n’a tellement aucun rapport… au final c’est des noms qu’on choisit à un moment donné, et vingt ans après on nous pose encore la question, alors qu’on a répondu, je sais pas, 200 fois, alors que ça n’apporte rien au projet actuel.

D’accord. Comme ça c’est fait

Joan : C’était ta deuxième question ?

Haha non non justement je suis assez satisfait de pas l’avoir dans le tas, donc ça c’est bon. Par rapport au concert de ce soir, je pense que c’est un concert important, parce que vous jouez plus ou moins à domicile, vu que vous avez changé de maison de disque. Déjà sur ce point, j’avais deux questions : d’abord, savoir pourquoi avoir choisi Ici d’ailleurs, si c’est vous qui l’avez choisi ou eux qui vous ont contacté, et une autre question, plutôt à propos de votre rupture avec Jarring Effects.

Yann : Alors je vais répondre à cette partie, concernant la rupture avec Jarring, qui est déjà consommée depuis quatre/cinq ans, et qui s’est étalée doucement dans le temps. C’est à dire que Jarring a été très moteur pour nous au début de notre carrière, et au fur et à mesure, on se sentait pas vraiment soutenus, et vraiment très limités dans les projets qu’on pouvait écrire. A un moment on s’est dits qu’on y arriverait presque aussi bien tout seuls.

Ça a commencé avec Naphtaline, qu’on a produit et enregistré nous mêmes, qui est sorti en licence par après chez Jarring. Pour le reste je crois qu’on est passés presque directement via le distributeur et pas par maison de disques. On a vu aussi les limites de ce système. Qu’un groupe produise et sorte un album, et deale avec un distributeur pour la diffusion d’un album… dans ce schéma, un travail n’est pas fait, le travail de promotion. Pour cet album, on avait envie de se faire aider à nouveau par une maison de disque, mais qui aurait les moyens différents, des perspectives différentes que Jarring Effects.

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Joan : On a fait des demandes à plusieurs labels, même des majors, en se disant voilà, on va essayer, mais on n’a eu aucune réponse. Donc ça nous a conforté dans notre sentiment qu’on n’avait sans doute rien à faire avec une major… on le savait déjà un peu. On s’est retrouvés au final avec un choix entre deux labels : Yotanka, un label d’Angers et Ici d’Ailleurs.

Je vais passer les détails mais on était assez surpris qu’Ici d’Ailleurs s’intéressent à nous. On connaissait forcément tout le catalogue, parce qu’ils proposent de la musique de qualité on va dire, des choses qui nous parlent, et on a été aussi assez surpris par la rencontre avec Stéphane Grégoire, qui est le boss du Label, qui s’est vraiment impliqué dans le projet, mais pas en faisant son directeur artistique. Il a émis des idées… d’ailleurs parler de musique avec lui c’est excellent, parce qu’il a une connaissance musicale assez incroyable, et il nous a filé un super coup de main à un moment où on était un peu perdus, c’est à dire dans le tracklisting des morceaux. On savait pas trop comment agencer les choses, donc le parti pris du CD et du CD bonus Continuum c’était son idée.

On a aussi aimé qu’il ait mis en avant tout le côté graphique d’EZ3kiel, en proposant à Yann de faire plein de volets, un triple vinyle. On avait jamais eu ça avant. Souvent, ce que je comprends aussi, sur les labels il y a pas beaucoup d’argent, le disque se casse la gueule… alors qu’ici au contraire il y avait vraiment une envie de faire les choses « en grand ». On s’est sentis vachement épaulés pour un premier album.

Yann : Et curieusement, même si les artistes de chez d’Ici d’Ailleurs ont un petit truc à part, cette nouveauté boucle un peu la boucle pour nous, parce que c’était le label qui a sorti le premier album de DAAU, avec qui on a travaillé à l’époque, et Yann Tiersen. Au final on retrouve des éléments communs avec Ici d’Ailleurs qui paraissent loin d’EZ3kiel sans l’être. En fouillant dans nos racines, on a beaucoup de points communs.

Joan : En fait on était des gros fans de Matt Eliott.

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Jérôme, mon acolyte caméraman et moi-même en parlions sur le chemin nous menant à la salle. Il mime alors, dans un geste qui m’est insondable, ce qui semble être celui d’une raquette de ping pong, comme pour signifier sans doute qu’il a déjà eu l’occasion de le défier dans ce sport auquel je n’entends rien. Un détail qui ne semble pas échapper à Joan.

Joan : Haha, on a aussi joué au ping-pong avec lui. Il vient d’ailleurs ce soir ça va être le stress.

Pour revenir plus directement à EZ3kiel, je me demandais comment vous décririez ce parcours assez riche qui a été le votre de Battlefield à Extended, et en quoi LUX le reflète ou diffère complètement de ça.

Yann : On construit souvent nos projets en réaction aux précédents. Un projet chez nous ça dure plusieurs années. Et on essaye vraiment de l’exploiter de différentes manières. La base c’est l’album, qui va déclencher l’effort, qui est d’abord exploité sur scène, mais des fois aussi en exposition (cf. Les mécaniques poétiques). On les exploite assez longtemps, souvent avec succès. On a envie en général d’éviter de souffrir la comparaison avec le projet précédent, et très souvent on décide de partir à contre-pied.

Comme on l’avait fait à une époque en choisissant de travailler sur les berceuses (Naphtaline), comme on l’a fait ensuite en travaillant avec HINT, pour un projet vraiment plus indus. Après on a fait Extended, à mi-chemin entre les berceuses et le rock indus. Pour Lux on a rencontré une première grosse difficulté : c’était de se retrouver à trois musiciens, basse/batterie/guitare, dans une formation très conventionnelle.

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On voulait faire autre chose que pour les quatre années précédentes, où il y avait des arrangements, du lyrisme, des violons… les gars ont beaucoup patiné pour essayer d’écrire une nouvelle page, tout en réinventant quelque chose. D’autant plus que l’effectif a changé. Un nouveau bassiste, Sylvain, a pris ma place. Il y a vraiment eu une période à digérer, de laquelle Joan parlera mieux que moi, mais toujours est-il que cet album est né en réaction au précédent.

Concernant LUX, j’aimerais bien que vous nous parliez de sa genèse en tant que telle. Combien de temps vous avez travaillé dessus ? Comment décrire le concept ou l’idée que vous vouliez exprimer par cet album ?

Joan : Le début… c’est un peu difficile d’en parler, j’ai déjà du mal à reparler de ce qui s’est passé deux mois auparavant … en plus on fait tout le temps de la musique, même quand on est dans un autre projet. Il y a donc des morceaux, des trames de morceaux, ou des sons fabriqués depuis trois ans peut-être.

On a jeté au moins vingt ou trente morceaux, soit parce que ça correspondait pas, soit parce que c’était trop rock, ou qu’au bout de deux mois on s’en lassait. On va dire que l’album est né vraiment il y a un an. En Décembre on a fait une pré prod dans un studio à Angers. On s’est vite rendus compte de ce qui marchait ou ce qui marchait pas. On avait beaucoup de morceaux très différents : c’était délibéré, ça nous a permis de bien voir ce qui fonctionnait. Deux morceaux ont donné la tonalité à l’album : « L’œil du cyclone » et « Zero Gravity ». Même s’ils existaient déjà depuis un petit bout de temps et qu’on était pas tous d’accords à leur sujet, dès qu’on a trouvé ce terrain d’entente, ça a filé.

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Après c’est comme pour tous les albums, je me suis demandé si on allait y arriver. On a aussi eu un gros moment de page blanche après Naphtaline Orchestra. Après avoir joué avec un orchestre, tu te dis « bouarf, qu’est ce qu’on va faire maintenant ? » Je pense qu’il fallait laisser un peu de temps. Mais Lux a été très compliqué à mettre en place, comme la tournée. On est fiers maintenant de voir qu’on a fait une quinzaine de dates, même si ça évolue toujours, on a une bonne base, on est contents, parce que ça n’a pas tous les jours été facile.

Concernant le concept derrière l’album ? Vous vous êtes appuyé sur quoi ?

Yann : On appuie toujours nos projets sur une ligne directrice. Depuis Barb4ry, en fait. Il suffit parfois de quelques mots, qu’on déploie sur l’échelle d’un album. A la sortie du studio dont parlait Joan, on a vu qu’il y avait deux couleurs de morceaux, qui pourraient constituer deux albums différents : un album de post-rock et un album de musique électronique. Avec des morceaux joués entièrement sur des machines, et d’autres entièrement joués sur instruments.

On a vite compris que pour le projet scénique, qui était écrit à l’époque et qui serait assez technologique, qu’il fallait tirer la couleur des morceaux vers la partie électronique. A partir de là, on a orienté l’esthétique musicale vers l’esthétique scénique, comment appeler ça… spatiale, futuriste. Quand les gens nous parlent de post-rock, on préfère dire « solaire ». Explorer le côté solaire de la musique, s’éloigner des prises uniques, où on joue tous en live, et revenir à quelque chose de plus remixé, plus travaillé en textures, en boucles, pour que ce soit la bande son de ce qui se passerait sur scène. Après l’écriture de deux, trois, quatre morceaux, le concept s’est mis en place tout seul, s’enrichissait… et puis après les images de l’album sont venues, et ça a formé un tout.

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Moi ce qui m’étonne à l’écoute de l’album, c’est que vous semblez avoir tout axé sur la lumière, depuis vos teasers, sur le dispositif scénique. Mais est-ce que c’est pas un peu paradoxal de faire un album « solaire », tout en restant si mélancolique ?

Joan : C’est parce qu’au départ c’est comme ça qu’on voit la musique aussi. Ce côté mélancolique, donc ça, ça ne change pas.

Yann : Les deux cohabitent ! Par lumière ou lumineux tu entends quelque chose de gai ?

Haha, non non pas forcément !

Yann : Nan parce que je crois qu’on arrivera jamais à faire de la musique gaie.

Joan : Si si un jour

Yann : Par solaire, j’entends vraiment ce côté futuriste, science-fiction.

Joan : D’ailleurs cet album je le rapproche vachement de Barb4ry. Je sais pas pourquoi. Mais il y a une corrélation entre les deux. Je ne sais pas si c’est la manière dont on a appréhendé la musique. Sur Battlefield c’était complètement brouillon, on l’a fait très vite, c’était bizarre. Naphtaline c’était encore autre chose. On a pris notre temps, dans une maison à la campagne…

Je pense que je les rapproche par le mélange musique acoustique, musique électronique. C’est ça qu’on aime bien aussi, vraiment mettre un point d’honneur à mêler les deux. C’est nos deux cultures je pense. On fera peut-être un jour un album uniquement acoustique, ou uniquement électronique. Mais quand on faisait des morceaux électro à l’époque, on ne pouvait pas s’empêcher de mettre une petite guitare, un petit son de batterie acoustique. Je pense que c’est ça aussi, la patte d’EZ3kiel.

Pour rester sur cette tournée, je voulais savoir un peu comment vous l’avez préparée, avec qui vous avez conçu ce mur de lumière, avec qui vous l’avez mis en place ?

Yann : On l’a mis en place nous même. C’était très compliqué parce que c’est un projet qui est né sur papier. Avec Arnaud Doucet, ancien éclairagiste d’EZ3kiel avec qui on collabore depuis 15 ans maintenant. Il m’avait parlé de cette machine. Et il comptait l’utiliser en mur de lumière derrière les musiciens, avec un écran au dessus. Quand on a vu que les machines étaient planes, je lui ai proposé d’essayer de fusionner les deux et de coller un écran à l’arrière des machines. On a mis un certain temps avant de voir si financièrement c’était viable pour un groupe comme nous, parce que le projet coûte cher, il y a 48 machines.

Heureusement que notre équipe technique, et que notre régisseur qui sont tellement impliqués dans le projet nous ont aidé à trouver des solutions financières, et pratiques pour que le projet soit viable. C’est vraiment un travail de groupe, de technique et d’artistes. Après il faut se retrousser les manches. Une fois la scénographie écrite, parce que c’est de la théorie, il faut découvrir ce que la machine a dans le ventre. Et ça on ne peut l’appréhender qu’en résidence.

Ces résidences ont été très compliquées dans la mesure où on était pas prêts à ce moment là. C’est dans les premières dates qu’on a commencé à apprivoiser le mur. Au début ça se barrait un peu dans tous les sens, ça aveuglait le public. Début Novembre à Nantes, c’était vraiment la première date où l’on a maîtrisé le mur, le dispositif. On ne s’était pas laissé bouffer par le dispositif, on réactualise tout le temps, il y a un équilibre à trouver, mais oui en tout cas, on l’a fait nous même.

C’est tout à fait honorable je trouve, comme ça c’est dit, ça force le respect

Yann : On l’utilise de deux manières. On fait un morceau sur deux avec Julien, notre nouvel éclairagiste. Il a une méthode de travail qui est différente de la mienne. Moi c’est entièrement du code, du logiciel, pour contrôler le mur et les lasers. Du coup ça offre des tableaux qui sont relativement variés.

Joan : D’ailleurs on remercie l’Autre Canal, parce qu’on a fait une résidence ici en Septembre pendant une semaine. On a fait trois jours au Havre aussi, au Tétris. On a aussi fait deux jours chez nous à La Riche, dans une salle qui s’appelle la Pléiade. Comme ça, pas de jaloux.

Pour rester sur l’univers visuel du groupe, je voudrais te poser une question Yann. A savoir comment tu travailles avec la musique pour composer tes images et ensuite, j’en parlais à un ami, qui trouvait que ça ressemblait beaucoup à Arnold Böcklin, un peintre suisse, assez branché sur des visions oniriques, romantiques et symbolistes. Et si du coup tu pouvais nous donner quelques influences picturales qui t’ont influencé dans ton parcours artistique.

Böcklin

Yann : On a toujours des influences, mais moi je suis limité par ce que je sais faire. Je ne sais pas dessiner, je ne sais pas peindre. Je n’ai pas le temps de faire de la photo, parce qu’il faudrait un studio, un modèle. Quand je fais une image, c’est à partir d’une bande de matière, que j’ai commencé il y a quinze ans peut-être, et à partir de là c’est du découpage, du collage. Et puis j’associe des symboles. La force de l’image, son sens, vient avec tous ces symboles qui sont associés.

J’aime certains artistes comme Mark Ryden. J’aime bien le travail de Chris Cunningham. Vidéaste, qui a disparu du paysage, ce qui est assez incroyable alors que c’était le maître, qui a fait les vidéos pour Aphex Twin, et même Squarepusher. J’aime bien ce qui est étrange et poétique. J’aime pas vraiment que ce soit trop dark non plus. Je préfère quand il y a de la nuance. Il faut que ce soit beau et dérangeant. Qu’il y ait cet aspect comme dans la musique d’EZ3kiel : on avance d’un pas dans une émotion, mais on peut reculer de deux le morceau d’après. J’aime qu’il y ait aussi ce paradoxe dans l’image.

Marc Ryden

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Comme on parle de poésie justement, que je viens plutôt d’un background littéraire, j’ai eu l’occasion de faire dans mes chroniques des ponts entre vous et la littérature. Notamment par Baudelaire, dans son rapport à la synesthésie dans la poésie (le mélange des sens), et son attrait pour le concept de correspondance, entre les sens, et par extension entre les arts, mais aussi par Proust, dans la manière dont votre musique crée une temporalité qui lui est propre. Je voulais savoir si on pouvait parler d’EZ3kiel comme d’un projet littéraire ?

Yann : On a des accointances avec certains écrivains

Joan : Caryl Férey ? Tu connais ?

Je vais pas vous mentir, non.

Yann : On connaît des écrivains qui, à chaque fois qu’ils sortent un livre nous envoient un exemplaire en disant « j’écoutais tel ou tel morceau » en écrivant

Joan : C’est marrant parce que quand je compose, des fois je pense à ça en me disant : qu’est ce que ça pourrait donner si j’écrivais pour m’exprimer. Je fais souvent la translation, je ne sais pas écrire, je ne suis pas un littéraire, mais j’y pense souvent. C’est un truc fréquent quand je lis un livre. Je me demande souvent comment c’est possible d’écrire? D’avoir cette idée, ce point de départ, et d’écrire, et d’écrire… c’est vraiment quelque chose qui me sidère. Justement quand on a rencontré Caryl Férey, qui nous cite, on était super étonnés. Ça m’avait vachement touché parce qu’il nous disait carrément que son avant dernier livre, qui s’appelle… oh merde il va me tuer…

On rajoutera l’info (il s’agit de Mapuche, information fournie par Google, non par ma prétendue sapience)

Joan : Bref, il a pris le Colllision Tour, et il l’a écouté en boucle le temps qu’il a écrit son ouvrage. J’avais trouvé ça vraiment super.

Et dans le résultat, est-ce qu’il y avait une proximité entre sa musique et son style ?

Joan : Je ne sais pas s’il y a un rapport, c’est quelque chose d’entièrement subjectif… Dans le même genre j’ai une copine qui peint en écoutant tout le temps de la musique, et c’est assez impressionnant de voir comme la tonalité de ses tableaux peuvent changer.

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Ensuite, je voulais savoir, en tant que groupe, groupe français surtout, où vous pensiez vous situer sur la scène française actuelle ? Comment vous vous placez ?

Joan : On ne se place pas. On ne s’est jamais trop placés. Au moment où on faisait partie de la scène dub, on était potes avec tous les groupes qui faisaient partie de cette scène…. mais on n’a jamais cherché à se placer. C’est les journalistes en général qui font ça, qui disent « la scène machin… » etc.

Tout ce qui est classification en tout cas ce n’est pas vraiment ce qui m’intéresse, je préférais vous demander directement où vous vous placiez. Même si c’est forcément compliqué. Après, le charme d’EZ3kiel ne viendrait pas un peu du fait de ne pas choisir vraiment de place ? Et rester libre ?

Yann : On peut voir ça comme un charme, ou comme une belle contrainte… mais surtout comme un handicap. Au final, la presse spécialisée ne parle pas de nous, parce qu’on ne rentre pas dans les grilles éditoriales des magazines reggae, ni rock, ni musiques électroniques. Le magazine Obsküre a récemment fait sa couverture avec nous, et c’est bien la première fois en vingt ans que ça nous arrive. Sinon, le seul magazine qui ait fait une double page sur nous c’était…

obsküre

Joan : Un magazine qui n’existe plus, Vibrations.

Yann : Oui voilà. Un super magazine qui n’existe plus. Sinon dans la presse nationale on n’a jamais eu un article. Il y a dix lignes quand tu sors un album, mais c’est tout

Joan : Il me semble qu’on avait quand même eu un 10/10 dans Noise

Yann : Normal parce qu’il y avait Hint haha ! Mais voilà, il y a vraiment des niches musicales, avec un public aussi qui est très fidèle à ces niches. Le fait d’avoir une musique un peu floue, et difficile à définir, je sais pas si c’est une force. J’ai arrêté de me poser la question. Il y a aussi l’absence de chant qui fait que c’est une sacrée contrainte. Il faut regarder dans le paysage actuel français, quels sont les groupes qui tournent sans chant, et qui ne font pas danser… Si on avait fait le même travail avec un chanteur, ou avec une belle chanteuse, on aurait peut-être touché plus de gens. Toujours est-il qu’on a un public extrêmement fidèle, qui vieilli avec nous, et qui revient nous voir

Joan : Avec leurs enfants… et leurs grands-parents…

Haha, la prochaine étape c’est Vivement Dimanche du coup ? Mais plus sérieusement, ça vous blesse cette quasi-absence de reconnaissance, ou vous vous en foutez ?

Yann : Ça a arrêté de me blesser parce que je n’arrive pas à comprendre.

Joan : C’est vrai que tu en parlais comme d’un truc un peu pesant des fois.

Yann : Nan mais ça m’énerve tellement de voir des groupes qui existent d’abord par une pochette, sortis de nulle part, préfabriqués, qui font la couverture de tous les magazines, qui sont en poster central. On sent tellement que c’est du marketing, qu’on se dit que c’est dingue ! Les gens se font encore avoir… moi aussi quand j’étais gamin je mettais des posters dans ma chambre et tout et tout. Mais maintenant, on les voit tellement arriver de loin ces groupes, que les groupes qui au contraire ont un discours travaillé, et qui mettent tout ce qu’ils ont en tripes dans leur musique, ne sont pratiquement jamais au premier plan. On leur préfère des groupes en plastique… au bout d’un moment tu te dis mais putain, ça ne changera pas.

Ça fait 20 ans qu’on fait ce métier, on a compris que c’était comme ça que ça se passait. Mais on a pas à se plaindre. On fait de beaux projets, on les finalise tous, en général il y a une très bonne réception du public, un bon retour des professionnels. On continue à nous programmer dans des salles avant de connaître la nature de notre projet. On a aussi beaucoup de chance, de continuer à vivre de ce métier là, sans avoir fait la une de n’importe quel magazine, sans avoir sorti aucun single, sans avoir sorti un seul clip vidéo, et sans toucher les 16-18 ans sur les radios.

Joan : Je pense aussi que c’est pour ça qu’on existe depuis vingt ans. Peut-être que si on avait eu un gros succès, tout aurait pu changer… on en a vu des groupes qui marchent, qui explosent d’un coup et qui ne peuvent plus se voir après deux ans, pétés de thunes, enfin disons plutôt avec des problèmes d’argent dans le groupe. On peut être fiers de gagner notre vie comme ça… et puis merde quoi on existe depuis 22 ans, c’est pas rien ! Et surtout personne ne nous dicte ce qu’on doit faire

Yann : 22 ans dans le réseau indépendant. On est vraiment vissés à ce réseau là, et puis on en est un peu devenus des représentants quelque part.

Joan : Moi par contre ce qui m’énerve, c’est quand je vois plein de groupes, qui s’échinent, qui font des choses mortelles, et dont personne ne parle. Il y a plein de jeunes groupes qui arrêtent au bout de 4 ans, parce qu’ils n’arrivent pas à en vivre, que c’est la galère. Et ça c’est le pire. Si d’autres groupes prenaient un peu moins de place, ça pourrait aller mieux… enfin ils y peuvent rien non plus ces groupes, je pense que c’est plutôt la machine musicale, l’industrie qui veut ça.

Ou alors quand un groupe qui a eu du succès s’arrête on voit le chanteur monter un autre groupe, dont il prend la moitié du répertoire de l’ancien, et il joue partout comme une nouveauté. Et là tu te dis, putain, il y a plein de groupes qui déchirent et dont tu n’entendras jamais parler, sans parler de niche musicale, je trouve ça vraiment très dur.

Du coup, dans ces groupes injustement méconnus, ou qui ratent, quels groupes sont vos coups de cœur de ce point de vue là ? Qui vous voudriez défendre, que ce soit sur la scène française ou ailleurs ?

Joan : Ben tu vois, par exemple un groupe comme les DAAU, c’est hallucinant. En live c’était juste énorme. Et ça plaisait à tous les styles, enfin, à chaque fois qu’on a joué avec eux, tous les gens qui les avaient vu avant disaient : « nan mais c’est quoi ce truc ? », et ça n’a jamais percé.

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Yann : Même Narrow Terence… ou quand je vois le succès relatif de Syd Matters, qui devrait être le groupe le plus connu en terme de ballade pop, loin devant Cats on Trees. Quand je vois la différence je me dis, pourquoi l’un marche mieux que l’autre. Et c’est là que tu te dis qu’il y a des choses, même s’il y a forcément une explication, qui restent un mystère. Peut-être que si on avait cette explication, on irait mieux haha. C’est les aberrations du système musical et des goûts.

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Joan : En tout cas, on insiste, on n’est pas à plaindre. Même si des fois c’est dur financièrement c’est dur autant pour nous que pour notre asso, on arrive toujours à rebondir, et puis on a la chance de pouvoir tourner. On fait tout pour aussi bien sûr, mais c’est vraiment le but ultime. C’est vraiment là qu’on prend le plus de plaisir. Pouvoir traverser la France, rencontrer des gens. Le projet EZ3kiel on le fait pour la scène, c’est là qu’est notre place.

Jérôme, sortant des replis des bas-fonds du filmage : Et puis, vous vous êtes quand même fait une sacrée réputation en live. Je pense à Hint et Naphtaline…

Joan : Mais c’est marrant parce que dès le départ, disons de 1993 à 1998, on a joué dans je ne sais combien de bars. Dans chaque département. On envoyait partout des cassettes démo, et on y allait pour rien. Je pense que c’est là qu’on s’est forgés. On avait pas de disques, mais par contre on jouait partout, partout, partout. L’album est un peu le prétexte pour reprendre la route. Je pense qu’aujourd’hui c’est parfois un peu l’inverse. Il y a des groupes qui sortent un EP, font deux trois dates, et rideau.

Yann : Ou alors ils se trouvent sur scène avec une belle inexpérience, alors qu’ils ont 4 millions de vues sur Youtube.

Jérôme : A être téléportés directement sur de grandes scènes.

Yann : Oui exactement

Avoir un merchandising de fou avant même d’avoir un groupe. Je bosse dans un collège où des gamins font des groupes, ont déjà les t-shirts, la page Facebook, avant d’avoir l’ombre d’un morceau quoi. Et j’essaye de dire « tu te trompes peut-être ». Mais bon, ça c’est la jeunesse, big up à la jeunesse d’ailleurs.

Pour rester dans ces questions un peu « Fan de » et eau précieuse, pour essayer de vous comprendre un peu en tant qu’êtres humains, au delà des musiciens. Je précise en tant qu’être humain parce que je doute de votre humanité, vous êtes pour moi incompréhensiblement géniaux. Je voulais donc en savoir un peu plus, toujours en terme de ponts, sur votre rapport avec les autres arts en passant par le cinéma.

Avez vous eu une dernière claque cinématographique ? Ou des films, au delà de Pulp Fiction (clin d’oeil à la première question) qui vous aient influencés.

Joan : Chansons du deuxième étage… un film suédois, dont je n’arrive pas à me souvenir du réalisateur, décidément (Roy Andersson, merci encore à Google). Ça fait partie d’une trilogie. Il a d’ailleurs sorti quatre pu cinq films en cinquante ans de carrière, et en fait c’est… comment dire… j’ai dû le voir trois fois pour le comprendre un peu. Il dure 2h30, il peut y avoir des plans d’un quart d’heure, et c’est juste… ça a été ma claque monumentale.

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Yann : J’ai été un très gros consommateur de cinéma étant jeune. J’y allais trois fois par semaine. A la naissance de mon premier enfant ça a commencé à s’espacer, t’y vas une fois tous les deux ans. Donc j’ai un peu décroché, et puis j’aime pas voir un grand film sur un écran d’ordinateur, comme j’ai pas la télé. Mais pour moi ça reste l’art ultime (nous sommes coupé par un amical et joyeux BONJOUR) Bonjour !

Joan : Bonjour !

Jérôme : Bonjour !

Yann : Ca réunit tout… il y a la musique, l’image, une narration qui fait que… (nous sommes coupé par une succession de bonjour façon procession de canards)

Installez vous !

Yann : Qui fait que tout est exagéré, et qu’une fois qu’on est touché, on est vraiment bouleversé. J’étais beaucoup plus bouleversé au cinéma qu’en écoutant de la musique. La musique c’est un peu le rappel ce qu’on a vécu au cinéma. Il y a beaucoup de films qui m’ont marqués, je pense surtout à ceux de Terrence Malick. Les derniers un peu moins, mais jusqu’à Tree Of Life c’est excellent.

Ou encore des films comme Koyaanisqatsi c’est un film des années 80 sans texte, sans acteurs. C’est juste des images. Qui vont des minéraux, au désert, à l’explosion finale de la fusée. Tout ça raconté par la musique de Philip Glass, très répétitive, un thème d’une heure et demie qui monte. C’est le genre de films où on se dit « mais ça va être chiant », et au bout d’une heure et demie on a les larmes aux yeux, alors qu’il n’y a même plus d’acteurs. Peut-être parce que je suis assez sensible à l’image et à la musique.

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Joan : Sinon y’a aussi Brüno qui m’a marqué. Nan mais c’est… c’est… quand il joue avec son copain nain. Nan mais attends là… Ça va pas du tout.

Mais ça va pas du tout, dans le sens, ça t’a fait rire ?

Joan : Oui, totalement.

Pour terminer : vous avez beaucoup collaboré avec d’autres groupes comme Nosfell aux Eurockéennes, et Hint, formation qui m’avait particulièrement marqué, tu as d’ailleurs pété ton matos à la dernière à Séléstat Joan. Mais est ce que vous avez des collaborations à venir, ou de façon un peu plus fantasmagorique des groupes ou des personnes passées ou présentes avec qui vous rêveriez de jouer ?

Joan : Avec Philip Glass

J’ai cru que tu allais dire avec Philippe Risoli

Joan : Haha ! Avec Philippe Katerine ! J’aimerais bien d’ailleurs avec Katerine. Y’en a tellement.

Yann : Il y a aussi des collaborations qu’on nous a proposées : Nosfell, Hint. D’autres, où en fonction d’un morceau, on se dit que ce serait bien d’avoir telle voix etc. Mais comme on est pas en écriture, c’est une question qu’on ne se pose pas. Pour le prochain ça va revenir

Joan : Avec Philip Glass !

Plutôt que de vous emmerder avec un « à quand la suite », qu’est-ce qu’on pourrait simplement vous souhaiter pour cette tournée à venir, à part le succès international ?

Yann : Eh bien, qu’on retombe sur nos pieds.

Joan : Que mon ordinateur ne plante plus !

Yann : C’est un pari cette tournée qu’on fait en ce moment parce que les dates ont été programmées, sans que les salles ne sache ce qu’on allait faire. Y’avait dix lignes écrites, mais pas de mention aux dimensions du mur etc. On ne savait même pas nous même si ça allait marcher.

Vous auriez dû en profiter pour arriver avec les flammes Heavy Metal

Joan : Les motos !

A la Judas Priest !

judaspriest

Yann : On imaginait travailler avec la lumière. Mais entre imaginer et réaliser quelque chose, on avançait un peu vers l’inconnu. Au jour d’aujourd’hui j’estime qu’on a pleinement réussi notre pari. Il le sera vraiment si le public vient, parce que ce serait triste d’avoir travaillé tellement de temps, avoir investi tellement d’argent pour voir une tournée annulée parce que le public n’est pas intéressé par le projet… ça peut arriver, c’est arrivé à plein de groupes…

Malgré la qualité des morceaux, un jour tu ne sais pas pourquoi, tu n’as plus l’affection du public. Les dates s’annulent et tu arrêtes. Espérons une deuxième tournée aussi conséquente en 2015, lancée sur les traces de la première, et qu’on fasse quelques festivals. L’idée c’est d’arriver l’année suivante, comme on a débordé auparavant des salles de concert, de sortir le projet des salles pour faire un mapping.

C’est compliqué à expliquer, mais ce serait d’arriver à à amener cette structure, et ce live devant un beau bâtiment, une belle architecture, assez monumentale, et que par moments s’allume notre mur six mètres sur quatre, en se déployant en un mapping sur un château par exemple. Ca fait 6 à 8 mois que j’y réfléchis. On termine d’abord la première étape, mais ce serait bien de faire, comme Naphtaline Orchestra, qui était la face B. On pensait le faire dix fois, on l’a fait trois fois donc maintenant je ne donne plus de chiffres, mais qu’il y ait ce projet de LUX Extended, symboliquement dans des endroits bien choisis.

Joan : Et puis l’étranger aussi.

Vous aviez il me semble déjà un peu joué au Mexique, en Turquie

Joan : On a toujours fait des dates isolées. Nos albums n’ont jamais été diffusés ailleurs à l’étranger, à part un peu en Belgique et en Suisse, là on aimerait bien cibler 4/5 pays, et vraiment, pas refaire ce qu’on a fait en France mais quelque part un peu repartir à zéro et vraiment… conquérir le monde !

Propos de Yann Nguema et Joan Guillon recueillis par Jean-Gauthier Martin. Prises de vue par Jérôme Diby.

Un grand merci à Stéphane Babiaud, Romuald Wolf, à l’équipe de l’Autre Canal et à Jean-Philippe Béraud, sans qui cette interview n’aurait pas été possible.

Commentaire sur “Conversation avec EZ3kiel – Nancy, l’Autre Canal, 26 Novembre 2014”

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