Black Sabbath – 13

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 Black Sabbath – 13

Planquez vos filles, pauvres marâtres, les salopards satanistes de Black Sabbath sont en ville!  Même s’il est à la mode de surfer sur la vieillerie et la nostalgie par les temps qui courent, les Sabbath offrent avec 13 un puissant album qui salue plus de 40 ans de carrière.

Black Sabbath, c’est aussi une histoire de castes et de débats houleux. Qui ne s’est jamais pris un coquard en ayant défendu une formation plutôt qu’une autre ? Je me situe pour ma part dans la secte des adorateurs de la période Ozzy, bouffeur de chauve souris notoire et cendrier malingre sur pattes, trouvant celle de Dio moins intéressante. Mine de rien, à replacer les premiers albums du groupe dans leur contexte, on comprend l’engouement et la crainte qu’ils ont pu inspirer à leur catholiques contemporains ou jeunes rockers salasses en devenir.

Sabbath, c’est une histoire de son de caves, de cimetière, sous-couverte d’une atmosphère planante et pour le moins camée. Qui savait mêler le rock dans ce qu’il avait de plus violent à offrir à l’époque, l’apprivoisant pour mener à une empreinte sonore inimitable. C’est simple, il suffit de réécouter Master Of Reality, puisqu’il faut en choisir un, pour comprendre à quel point il contient gravé en lui tous les canons du stoner rock.

Parler de Sabbath, c’est donc parler, certes d’un groupe qui a fait date, mais aussi d’un groupe qui a été précurseur. La fraîcheur de leur talent étonne même dans 13, album qui ne sent aucunement la naphtaline. Argument en demi-teinte, puisque l’on perçoit bien que si le son du groupe n’a pas vieilli, on sent tout de même poindre des réflexes et des sonorités bien connues pour qui a déjà écouté un album de Black Sabbath. On notera toutefois le sang neuf que Brad Wilk – batteur de Rage Against The Machine – transfuse à l’album. Il offre une rythmique bien tranchée, lourde, précise, sans pour autant briller de mille feux. Si nous disions que l’on ressentait les ficelles du groupe au cœur de 13, il faut dire qu’il ne s’agit pas pour autant d’un revival bidon, mais d’une tentative sincère de chercher ce que Sabbath a encore dans le ventre, et ce qu’il a encore à dire.

Les paroles chantées par Ozzy (mais écrites par Geezer Butler) sont particulièrement bonnes, et surprise, intelligibles (pour un type qui est sous-titré pour les autochtones anglo-saxons, on peut parler d’un exploit). Ce fait est particulièrement sensible dans les deux morceaux d’ouverture, en forme de riff inquiétants sur fond d’interrogation existentielle. Bien sûr, ce n’est pas du Baudelaire (rares sont les paroliers au niveau des poètes), mais le pouvoir d’évocation rendrait presque alchimique un album plein de promesses superstitieuses et apocalyptiques. D’autant qu’elles ont été écrites la veille de l’enregistrement, dans une situation d’urgence et d’imminence qui sied parfaitement à l’atmosphère de 13.

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On sent d’ailleurs dans tous les morceaux une implication véritable de la part des musiciens. Le groupe s’interroge, erre dans les méandres malfamés de leur jeunesse. Le doublon de départ « End of the beginning » /« God is dead ? » ouvre l’album sur les meilleurs auspices, et sont particulièrement efficaces. On reste dans les sentiers battus du groupe, mais cette marche est nécessaire à l’album pour prendre son envol. Ce parti pris est logique, quand on sait que Rick Rubin le grand a demandé au groupe de se remettre dans les conditions mentales qui suivraient l’enregistrement de Paranoid.

Moins prêtres de vérités obscures, ils s’affirment par interrogations, esquisses, tout en se sachant arrivé à l’âge de raison (« Age of Reason », l’un des très gros morceaux de 13. On sent poindre dans les mélodies toute l’inquiétude d’un monde bouleversé et métastasé, au crépuscule de sa gloire)

On ne sait d’ailleurs pas sur quel cancer va se métamorphoser le monde… mais une tempête s’approche, perçue par des âmes solitaires (« The Loner »), anti naturelles grondent et se cachent… « Zeitgeist », sorte de « Sweet Leaf » pacifié, tourné à la balade, éclaire l’avenir de sa pâleur lunaire (mais reste un morceau calme de Sabbath très classique). « Live Forever » plonge l’auditeur dans les craintes de la mort : certes, il serait fou de vivre pour toujours, mais tout autant de canner en rouletabille. Mélancolique jusqu’au bout, le groupe, pourfendeurs prométhéens de nos illusions enchaînées achèvent de nous faire bad triper, comme au sortir du maelström d’une gueule de bois, avec un combo de fin aussi indissociable que le premier

« Damaged Soul », presque instrumentale, très enlevée, nous emmène aux confins du rock qu’aime à explorer Black Sabbath, en ouvrant sur un monde en cendre, qui serait gardé par une sorte de vieux redneck Cerbère à l’harmonica rouillé, dodelinant sa trombine assis sur une rocking chair confectionnée de sa main. Le cimetière dans lequel Ozzy est né (ce sont là ses paroles et non pas une fantasmagorie de ma part) et mourra, en beau dahlia noir cradingue, se ferme sur une conversation ultime avec un père promis à la mort dans « Dear Father » autant Dieu, que père totémique ou père véritable. Pour se finir sur la froideur pluvieuse du cimetière de Manet, dans lequel résonne au loin les derniers sons du lourd tocsin de nos angoisses. Eh merde, tout bon album devrait se finir sur la pluie et la mort.

 13 s’écoute de bout en bout avec plaisir et révèle sa  forme véritable au fur et à mesure des écoutes… ce qui est du reste l’apanage des très grands albums. Ajoutons que les trois bonus tracks auraient valu d’être présentes à la tracklist officielle tant elles ne détonnent pas avec la cohérence de l’ensemble. Black Sabbath, même s’ils restent des goules malsaines et infréquentables, ne sont pas encore morts et enterrés dans leur crypte. Même en piochant dans leurs anciennes compos, la force et la justesse de ces dernières se voient rééquilibrées dans une nouvelle mouture qui demeure impressionnante. S’ils ne se réinventent pas pour autant, ils se maintiennent au niveau assez phénoménal qu’a été le leur pendant toute leur carrière. Casque à pointe les artistes (pour varier et disloquer cette grande niaise de tournure).

Par Jean-Gauthier MARTIN, né du mollet de Saturne.

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