Les grosses feintes littéraires.

Même un personnage de roman, ça lit.

Les grosses feintes littéraires.

Lecteurs du jour, bonjour, lecteurs du soir, bonsoir !

Encore une fois, l’idée m’est venue en discutant avec ma Coloc à 3000km d’ici, vous commencez à avoir l’habitude. « Tu pourrais parler de ces bouquins dont tout le monde nous dit qu’il faut les lire, qu’ils sont géniaux, et qu’en fait, pas du tout ! Et à l’inverse, de ces livres qui sont trop cools mais que personne ne lit ! » Évidemment, elle n’avait pas tort. Elle avait même plutôt raison. Ne serait-ce qu’en cours, le nombre de bouquins inintéressants au possible qu’on est obligé de se farder ! (Je suis en lettres, je lis toujours pour mes cours, et c’est parfois plus proche de l’annuaire que de Harry Potter) Et parfois, il y a de bonnes surprises. Des livres qui nous prennent et nous relâchent une fois le dernier paragraphe achevé, la dernière ligne consommée. Si si. Je vous assure.

Je m’en vais vous expliquer cela. En avant Rantanplan.

Les grandes impostures, ou les cale-canapés.

Le champion français de ces dernières années, notre Bret Easton Ellis marque repère soldé, c’est notre très cher Frédéric Beigbeder. Le problème de notre rebelle neuilléen, c’est que lorsqu’on a lu l’un de ses bouquins, on les a tous lu. Le cocktail est le suivant :

trentenaire désabusé je m’en foutiste parce que le monde/la vie/les autres c’est de la merde+alcool+drogue (cocaïne de préférence)+foirade amoureuse/professionnelle/sociale+plein de placement de produits.

On mélange, on sert en livre de poche et on lit en deux heures sur la plage entre le 14 juillet et le 15 août. Beig’, en lire un, oui, en lire deux, c’est faute de mieux. Attention, je ne dis pas qu’il n’écrit que des bouses, non non, il a aussi pondu un bon bouquin. Un Roman français. D’accord, il y raconte sa petite vie, mais c’est quand même ce qu’il a fait de mieux depuis dix ans. On se dit d’ailleurs qu’il aurait pu nous épargner tout le cycle Octave Parango/Marc Marronnier. Je sais de quoi je parle, je fais un mémoire sur American Psycho et 99 Francs, c’est rude. Il y a des fois, je rêve que Patrick Bateman prenne sa hache et aille rendre visite à Octave.

En classique du genre, nous avons aussi Proust. Marcel Proust. Si quelqu’un vous dit un jour « Ouais, j’ai lu la Recherche (du Temps perdu, mais dire juste « la Recherche », ça a un côté initiés), c’est vraiment bien, cette réflexion sur le temps, la littérature, toussa toussa… », fuyez. Cette personne est soit :

– Un universitaire en littérature française. C’est tout à fait possible qu’il ait lu tout Proust. Et c’est tout à fait probable aussi qu’il va vous saouler avec pendant quinze plombes si vous ne vous en débarrassez pas rapidement.

– Quelqu’un qui sort de prison. Je veux dire, à part en prison, où peut-on avoir le temps et l’envie de lire la Recherche en entier ? Du moins si la bibliothèque pénitentiaire ne contient que ça.

– Un étudiant en lettres qui veut se la péter. Pour le coincer, demandez lui ce qu’il pense du passage du pavé. (c’est à peu près la même chose que le coup de la madeleine, le narrateur bute sur un pavé et d’un coup part dans ses souvenirs) Si il tilte, il peut avoir tout lu. Sinon, faites lui bouffer Sodome et Gomorrhe.

Le problème avec Proust, c’est que ça fait terriblement classe de l’avoir lu. Pourquoi pas. Mais l’avoir compris, c’est là qu’est l’exploit. Parce que comprendre des phrases qui s’étendent sur une page, ne pas oublier qui sont tous les personnages au fur et à mesure, ce n’est pas donné au commun des mortels. En revanche, les livres de Proust ont un gros potentiel pratique. Avec toute la Recherche en collection poche, on peut caler efficacement un canapé Ikéa. Si vous devez réellement en lire un, choisissez Sodome et Gomorrhe. C’est la gaypride avant l’heure. Charlus se tape Jupien, Albertine se tape Andrée… un joyeux foutoir. Et le narrateur au milieu qui se met à avoir des doutes sur la sincérité d’Albertine envers lui. Mais non, mon lapin, elle t’aime bien, même si elle se tape sa pote !

Enfin, parce qu’il ne faut pas laisser de côté les décédés depuis longtemps, j’ajouterai Montaigne. Ce mec a donné son nom à un nombre incalculable de bahuts, de rues et de places, (il faudrait faire un concours entre lui et Victor Hugo, ils doivent être au coude à coude), tout ça à cause de ses Essais. D’accord, il a créé un genre littéraire. D’accord, ce qu’il écrit dans son livre est ultra intéressant (avec un décodeur, c’est comme pour canal+), mais c’est illisible. Même après l’avoir étudié (oui, j’ai subi ce genre de sévices), je n’y comprends toujours rien. À ma décharge, j’ai toujours été imperméable aux livres de théories, en particulier philosophico- littéraire. Ça me fait penser à tous les critiques littéraires que j’ai dû me fader. Si certains sont abordables, d’autres sont franchement obscurs (je ne vous en citerai pas, là il n’y a rien qui me vient, étonnement). J’ai toujours eu tendance à croire que les critiques littéraires sont des écrivains ratés qui jouissent à l’idée de décortiquer ou de démolir des bouquins qu’ils auraient adoré pouvoir écrire.

Mais il y a tous ces bouquins canons dont on se fout (c’est comme une fatigue, un dégoût, évidemment, évidemmeeeeent) :

Commençons par mon obsession littéraire numéro un. L’ami Barbey d’Aurevilly. Je vous en ai déjà parlé. Oui, il a un nom à coucher dehors, oui il est Normand (ça peut arriver aux meilleurs), oui il était un poil barré sur les bords, mais c’est justement ça qui me plaît. Un mec qui parle de prêtre marié, de duchesse prostituée, de trouple, ça ne pouvait que me plaire. Petite préférence aux Diaboliques, comme je l’ai déjà écrit quelque part. Du glauque, du sale, du mystique, un peu, c’est gé-nial. Le Prêtre marié, aussi, est assez marrant. C’est l’histoire d’un prêtre apostat qui se marie, sa femme meurt en apprenant qu’il a été prêtre, et sa fille complètement givrée de chrétienté veut qu’il revienne à la religion. Et à la fin, il y a des morts. Je veux dire, même dans les Feux de l’Amour, où on trouve quand même des histoires plus qu’improbables, ça, Victor Newman ne l’a pas fait ! Eh ouais. Après, Victor Newman est immortel, c’est pas pareil.

J’adore les nouvelles, on lit sans avoir l’impression de lire, tellement ça passe vite. C’est un truc de feignasse, d’écrire des nouvelles. Heureusement que J.K Rowling ne s’est pas arrêtée au bout du chapitre un de Harry Potter à l’école des sorciers, quand on y pense.

Dix petits Nègres, aussi. On a trop tendance à considérer le genre policier comme le tiers état de la littérature. Genre la littérâââtûûre, c’est des poèmes que personne ne comprend parce que l’auteur était défoncé quand il les a écrit, ou des romans à la Prous… à la mord moi le nœud.

Ce n’est pas juste un livre d’été, non ! Certes, je relis tous mes Agatha Christie sur la plage chaque année par tradition. Ce roman est juste le meilleur huis clos qu’on ait jamais écrit. Y a bien Le Crime de l’Orient Express, mais j’ai un faible pour celui-ci. J’ai beau le lire tous les ans, savoir qui a fait le coup dès le départ, je me fais toujours avoir, toujours, que limite s’en deviendrait rageant ! À la première lecture, jusqu’au bout, c’est impossible de démêler l’histoire, de savoir qui a fait le coup ! À part peut être si on s’appelle Mary Higgins Clark. Et encore. Voilà pourquoi on le finit toujours, ce petit. Et qu’après, on a du mal à s’endormir. La première fois que je l’ai lu, je n’ai pas réussi à trouver le sommeil avant deux heures du mat’. D’accord, je devais avoir quatorze ans, j’avais encore peur des martiens de Mars Attack et de la sorcière de Blanche Neige. N’empêche.

Je ne sais pas, il est sorti en 1939, mais il est toujours dans les hit sellings, c’est bien qu’il y a une raison ! Et quand on y pense, le Huit Femmes de François Ozon adapté d’une pièce de théâtre de Robert Thomas, ça y ressemble quand même vachement. Bon, François a fait chanter Catherine, Fanny, Ludivine et les autres, mais tout de même.

Enfin, je finirai sur ce qui demeurera certainement l’un de mes plus gros coups de cœur littéraires à vie. J’ai nommé, la série des Gudule de Fanny Joly et Roser Capdevila. Je sais, c’est de la littérature de jeunesse ! Mais petit un, c’est souvent bien plus profond qu’il n’y paraît (je pense à Claude Ponti), et petit deux, je prends toujours un plaisir fou à les relire, comme lorsque j’avais dix ans. L’histoire de cette petite fille, Gudule, et de son petit frère tout en connerie, Gaston, ça me parlait. Je ne sais plus précisément le titre, mais il y a un où l’on trouve une scène fantastique. Gudule tue une araignée, et Gaston, à côté, lui répète « A pu mouche, a pu mouche ! » ce à quoi Gudule lui répond « Mais c’était pas une mouche, Gaston, c’était une araignée ! » Peine perdue. Gaston est québlo en mode repeat « A pu mouche, a pu mouche ! ». ça me faisait hurler de rire. Aujourd’hui encore, d’ailleurs. Je suis très bon public.

Je me souviens d’avoir toujours été abonnée à l’école des loisirs, d’avoir eu des tas de bouquins pour enfants empilés n’importe comment, des Babars que je coloriais allègrement à Max et les Maximonstres. C’était mes premières émotions littéraires, et j’y suis fidèle. Aujourd’hui, les Gudule sont en piteux état, ils ont connu ma sœur et mon frère, les couvertures sont froissées, les pages parfois coloriées, mais je n’y peux rien, je les relis toujours.

Tout ceci pour dire que les bons bouquins ne sont pas forcément à chercher en édition Pléiade. En plus, ça coûte un bras, et ça prend toute une étagère. Inutile. Les meilleurs bouquins qu’on lit sont ceux qui sont défoncés à force d’avoir été lu, triturés dans tous les sens, pliés, ouverts, reposés ouverts, plein de tâches de chocolat ou de gras. Pas joliment rangés dans une bibliothèque. Un point, c’est tout.

Bon, je vous laisse, il faut que j’aille travailler mon bronzage à Nassau avec Daniel. Là bas au moins il fait toujours beau.

Rizzo Andretti

 



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