Wrong Cops – Guindaille de l’absurde

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Wrong Cops – Guindaille de l’absurde

 

Comment chroniquer un film aussi absurde et vain que Wrong Cops ? N’y voyez ici aucun commentaire péjoratif, mais plutôt le constat lynchéen de ce qu’une œuvre d’art n’est pas forcée d’avoir un sens, face à la vacuité et, disons le, l’aspect éminemment merdique de nos existences.

On y voit des flics se comporter de la plus mauvaise des façons qu’il soit, dealer, tuer, se défoncer, écouter de la musique douteuse provenant des méandres cérébrales d’un caviste du malin (en slip)… l’un d’entre eux, trouvant un magot dans son jardin, se le voit dérobé par une collègue qui fait du chantage après avoir découvert, en « enquêtant » sur un meurtre, que ce dernier posait dans des revues pornos homo.

Un autre, Eric Judor, cherche à devenir un musicien de renom. L’un de ses collègues lui laissera d’ailleurs le corps semi mort de son voisin, qui s’avère mélomane et visionnaire (touché par la grâce d’un Saint-Pierre de minigolf)… bref, tout l’enjeu du film réside en de petites histoires qui communiquent entre elles par le prisme de la musique. La musique est le liant mystique de cette soupe grotesque, aussi drôle qu’inquiétante. Quentin Dupieux (alias Mr Oizo, pour ceux qui l’ignoreraient encor) malmène ici l’esprit du spectateur, plus encore que dans ses autres films. Du moins sur le plan de la forme, puisqu’il a choisi de se placer du côté du dégueulasse et de l’approximatif.

Cette anarchie apparente, cette folie, est bien entendue liée à l’esprit même de Dupieux, que l’on imagine être, bien entendu un génie, mais aussi un psychopathe sympatoche, sorte de Denver le dernier dinosaure du malsain. Ce voyage a priori stupide dans les méandres de la police de Los Angeles permet tout de même, et ces jugements seront purement spéculatifs, de donner un sens aux événement dépeints dans le film.

On y sent une sorte d’urgence, dans la décrépitude du monde contemporain. Non pas que les flics fassent plus de bavures que dans la vie véritable (dommage d’ailleurs qu’ils ne vendent pas de cannabis enveloppé dans des rats scotchés fournis par des chinois), le malaise du film semble aller plus loin. L’absurde, en ne disant pas grand chose, permet au spectateur de se découvrir et de déployer un spectre assez large d’interprétations, qui fait que, même si l’on ne sait pas si l’on a « tout bon », permet de lui donner une valeur observable. On peut le dire de toutes les œuvres d’art, mais plus encore de celles qui passent par l’absurde, qui ne se base sur aucun outil logique pour se développer, cherchant toujours à aller dans les chemins sinueux du chaos dont il est le rejeton.

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Le mauvais goût est hissé ici au rang d’art – comme s’il y avait une sorte de rage dans ce goût permanent et contemporain pour ce qui est mauvais. Dupieux vit cette bad touch à fond, et renvoie comme un boomerang ceux qui ne s’y plongent pas comme dans un bain de potassium salvateur. C’est un style de vie qui va plus loin que de regarder Tellement Vrai, ou de porter des espadrilles et des t-shirts animaliers. Le hipster ne va pas assez loin dans cet Enfer. Dupieux lui, le transcende. Il est le Jules Verne messianique du non-sens.

Quand Eric Judor veut soumettre sa maquette, le producteur trouve assez intéressant le background, les « personnages », que constituent ce duo de sémillant zombie et de policier borgne mélomane. « Nous ne sommes pas des personnages », clâme-t-il. Comme pour rappeler que le laid existe pour de vrai, au delà de ce que l’on puisse s’en divertir et en rire. Cette existence du laid est particulièrement intense et chatoyante dans un film qui a décidé de s’exprimer par le biais de ce support. Apprécier cette existence, tout en en riant, jusqu’à ce que le rire se perde et que l’on fasse partie de la bassesse que l’on croyait surplomber. Et comprendre que le malaise et le rire sont synonymes.

Le film se clôt sur un enterrement, qui renverrait Courbet se refroquer, avec pour maître de cérémonie l’immense Ray Wise (que les fans de Twin Peaks connaissent mieux sous le nom de Leland Palmer), nous offrant 10 minutes de malaise ontologique. Posant des questions tartes, mais finalement plutôt métaphysique sur la symbolique de la mort (ou regarder en adressant un message au défunt ? Vers le ciel ? Même s’il va en enfer ? Assurément, il n’est guère poétique de s’adresser au sol). Toutes ces riches idées nous font arriver à un constat : l’enfer, est sur terre. Une grand moment de métaphysique, non assumé comme pour se prémunir du ridicule éventuel des poncifs, on remarque toutefois que ce propos fait sens, d’autant plus aujourd’hui dans un monde qui semble perdu dans ses repères, dans ses valeurs, dans son avenir. Ce moment de grâce, occasionné par un trip ganjatisé, s’efface dès lors qu’il est terminé.

Comme pour rappeler que si nous sommes conscients de l’abîme, c’est nous qui le façonnons. Que croire ? Qui croire ? Le film explore (un peu) ces questions et manque aussitôt d’y répondre. Le constat de cette métaphysique s’achève sur le fait que le personnage principal devrait écrire un livre. Sous le regard d’une drôle de biche… « mais un livre sur quoi ? » Alors que rien de ce que nous n’avons vu n’avait de sens et de fond ? La réponse pourrait bien être aussi belle et vide que le regard vitreux d’un gibier que nous ne finirons jamais de chasser. Peut-être même que le gibier a l’avantage immense sur nous de ne pas avoir à y penser.

En définitive, Wrong Cops est un plaisir pour les oreilles et pour le pancréas, qui devrait déployer tout son suc avec un bon coq au vin.

par Jean-Gauthier Martin

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