Une brève histoire du cinéma de 2014

Année ciné

Une brève histoire du cinéma de 2014

Je voulais, pour finir l’année, écrire un dernier petit billet. Pour ceux qui me lisent régulièrement, ils remarqueront que je m’exprime pleinement à la première personne ici (je le fais d’ordinaire dans le style indirect du « nous » royal, mêlant des « je » par-ci par là, de façon un peu schizophrénique je le conçois). C’est parce que je ne peux vous remercier de vos lectures que par moi-même. Elles sont en constante augmentation, et comme je n’arrive pas à mettre de visage dessus, sache, toi, que je te remercie. Les lectures cumulées des chroniques de cette année s’élèvent à plus de 15 000 (plus de 32 000 si on compte la partie musique). Et je ne compte pas le fait, très touchant pour moi, de voir que mes articles de 2013 continuent à être lus.

Pour l’année à venir, si je pouvais émettre un souhait, ce serait sans doute que j’aimerais que mes articles soient un moyen d’échanger, par vos commentaires notamment : que ça clashe ou non, qu’on ne soit pas d’accords ou qu’on le soit, ce serait intéressant pour moi de mettre quelques visages derrière des chiffres.

Pour ceux qui me lisent souvent, il ne leur aura peut-être pas échappé que j’ai laissé sous silence de gros morceaux du cinéma de cette année, qui a été particulièrement réussie sur ce plan. Je l’ai fait à dessein : écrivant ces articles pour le plaisir (et rien d’autre, si vous vous le demandiez), je me réserve le droit entier d’écrire quand bon me semble, et sur ce que bon me semble. En revanche, j’ai oublié de parler de beaucoup de très bons films pour la bonne et simple raison que certains films donnent de telles roustes, de telles émotions, soulèvent de telles interrogations, qu’il est parfois difficile de trouver les mots justes pour en parler de façon intéressante, sans se contenter d’exécuter une paraphrase (une parapellicule?) du film. Je n’ai pas osé prendre à bras le corps les films que j’ai le plus aimé cette année. C’est un peu ce que je vais essayer de rattraper ici, en terminant l’année par une brève historiette du cinéma de 2014.

Même si je trouve l’exercice un brin stupide, parce que tout peut changer en fonction du moment où on le considère, voici mes tops/flops de l’année, qui vous permettront de voir les nombreux films passés sous silence, notamment dans mes préférés.

TOP 10 Ciné 2014

 

Interstellar

Leviathan

Real

Gone Girl

Maps To The Stars

Enemy

Killers

Only Lovers Left Alive

Her

Boyhood

(Le loup de Wall Street, vu en 2014, sorti à la charnière 2013/2014)

Mention spéciale :

Predestination

Transcendance

Under The Skin/ Honeymoon

Blue Ruin

A Hard Day

White Bird

Wrong Cops

The Homesman

Zero Theorem

Tel Père, tel Fils

White God

Mommy

Exodus

John Wick

Wetlands

Dumb and Dumber To

Edge Of Tomorrow

Flop

Ida

Les Trois Frères, le Retour

Qu’est ce qu’on a fait au bon Dieu

Monuments Men

I, Frankenstein

Catacombes

Black storm (si légendaire de médiocrité qu’il en est presque génial)

Qu’a donc été le cinéma de 2014 ? J’ai souvent essayé de faire par mes chroniques des parallèles entre les films et notre époque. Et il semblerait qu’il y ait une tendance, en temps de crise, à déployer des films qui interrogent plus directement notre rapport au monde. Quand ce dernier a perdu tout rapport au passé, tout rapport de logique, s’interroger sur la place de l’homme dans l’univers, qu’il soit microcosmique ou macrocosmique semble presque aller de soi. Peu importe que l’on croie en Dieu ou non, que l’on soit penseur ou non. Il n’en reste pas moins vrai que les gens semblent se poser la question de leur valeur : qu’elle soit monétaire ou culturelle.

Elle révèle l’aspect chaotique et désuni d’un monde que l’on croyait mondialisé, unique (on comprend bien que la chose n’est jamais vraie, puisque le monde est avant tout perçu : il n’existe pas autrement qu’on le pense, qu’on le domine et qu’on le façonne). Ainsi, certains films ont cherché, sans entrer dans la politique, la bien-pensance ou la critique facile, à s’interroger sur l’après-monde, ou sur la valeur directe de ce qui fait notre réalité. Quatre films semblent pouvoir s’articuler entre eux pour faire comprendre le sel de ce qui a fait l’année cinématographique.

Note : Ce petit texte n’a pas pour but d’être exhaustif, mais a plutôt pour but de créer une petite architecture qui déploierait une empreinte cinématographique, tout en évitant trop de spoiler. L’article s’adresse cependant plus à ceux qui auraient vu ces quelques films.

Interroger son rapport au monde, ce n’est pas forcément faire de la politique de bas étage. L’exercice ne consiste pas nécessairement à remuer facilement la merde pour semer la discorde. Les films permettent de comprendre, surplombant notre médiocrité, une sorte d’ordre du monde : qu’il soit divin ou chaotique, ordre ou contre-ordre ceci est une question de point de vue, il nous domine et nous laisse perplexe. L’univers, insondable, pose des questions à quiconque y réfléchit, et qui vont, dans un sens purement qualitatif, bien au delà de nos basses préoccupations.

Ces quatre films condensent selon moi une bonne exploitation des problématiques narratives dans un monde éclaté, que l’on promet à la disparition, en ce qu’ils cherchent chacun à dévoiler ce qui triomphe, au-dessus de la conscience ou de l’inconscience collective, pour livrer un portrait aussi enchanteur que terrifiant du monde contemporain. Killers en faisait partie, mais ne compte pas en ce sens que je l’ai déjà exploité au cours d’une chronique. Je veux parler ici d’Interstellar, Maps to the stars, Enemy et Leviathan. A priori, rien ne semble rassembler ces films, tant par leur genre que leur thématique. Mais des indices insidieux permettent de les lier, comme dans un recueil poétique dissonant, qui chanterait les facettes du monde dans lequel on vit.

Les quatre films interrogent d’abord le rapport de l’homme (qu’il soit générique ou personnel) au monde contemporain. L’homme est un être (et ceci est si inconsciemment cinématographique!) qui n’existe que par un phénomène de projection. Où nous projetons-nous, donc ?

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Globalement, vers un avenir morose, qu’Interstellar a tenté de représenter. Un monde dans lequel la victoire bio semble malgré tout insuffisante à constituer une humanité pacifiée et fière d’elle-même. La transcendance semble primer, comme un « propre de l’homme », bien que l’expression soit galvaudée. A quoi servirait-il en effet de ne plus rêver ? Nolan a cherché à insuffler dans notre avenir pourri une dose de rêve qui est nécessaire et juste, la parcelle, certes décadente, de génie que l’on peut s’attribuer. La découverte d’un ailleurs pourrait être notre salut.

Trois autres films semblent déployer l’hypostase qui fait que ce rêve de découverte est, soit un rêve de hippie un peu pourrave, soit mort d’avance : l’homme se projetant en effet, non pas seulement dans ce qui le transcende, non pas seulement dans le fantôme de son avenir, dans le kaléidoscope d’une quatrième dimension qui sublimerait notre rapport au temps et au cosmos (et qui n’est pas simplement l’amour : ce n’est pas en effet comme cela qu’il faudrait interpréter uniquement la fin d’Interstellar, qui tient plus à une tentative de représenter l’absolu par l’image).

L’homme se projette surtout dans les formes qu’on lui propose. Célébrité et argent, pour faire simple. Un constat souvent trivial du rapport de l’homme à l’argent, du « tous pourris » un peu simpliste, qui est pourtant exploré ici dans une complexité qui n’a pas à rougir face au monument space opéra d’Interstellar.

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Ce qui minerait la possibilité d’un avenir métaphysique dans le chaos, irrémédiable semble-t-il,tient dans notre rapport à ces deux pôles. Mais autour de ces pôles bien connus, semblent pouvoir se greffer des architectures chaotiques et terrifiantes, dans des schémas dont les canevas, s’ils n’ont pas été tracés de la main de Dieu, l’ont été par la main d’un grand inconnu dont la question de son arbitraire ne cesse d’être posée (façon machine de torture de la colonie pénitentiaire de Kafka). Maps to the Stars questionne directement le rapport malsain d’Hollywood (et du monde) à la célébrité, en proposant une cartographie de son propre chaos : le titre est déjà en soi un tour de force : ces cartes des maisons des stars que les gens achètent, sont confrontées à une espèce d’inconnu cosmique, qui se cristallise dans l’histoire d’une adolescente à la recherche de son passé.

Non pas simplement un passé éthéré et poétique : mais un passé duquel elle a été sciemment éludée, parce qu’un brin cinglée. Excès, excréments, laxatifs, les flux corporels et cosmiques, si chers à Cronenberg reviennent ici dans une fable flippante de ce pourquoi on court vers notre ruine : sans juger l’humanité, mais en nous montrant ce qu’il advient des fabriques de rêves, qui ne débouchent pas sur un véritable au-delà, mais sur des contingences matérielles, qui ne parviennent pourtant pas à arrêter la marche irrémédiable de la folie autant que de l’ineffable architecture causale qui nous surplombe. Cette dernière excroissance du monde est souvent oubliée, on en reste globalement à la fécalité d’une matière que l’on divinise au point d’être une odeur de sainteté.

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Lier la célébrité à la schizophrénie du concept même d’ordre du monde, avec une bonne dose de cynisme. Voilà le pari réussi de Maps to the Stars. Mais ce que nous venons de dire est aussi valable pour Enemy. Film racontant l’histoire d’un universitaire tombant, dans un film qu’il regarde, sur son portrait craché qu’il tente de retrouver, sur fond de société secrète gouvernée par de mystérieuses femmes araignées… Le rapport à la célébrité ? Il se trouve répercuté, notamment dans cette obsession pour la figure d’un double cinématographique : par le personnage, et par l’impossible définition du support sur lequel s’est inscrit son histoire. Dans cette remarque insidieuse d’une mère à son fils : « arrête tes rêves de comédiens de troisième zone » (élément qui semble si anodin dans le film qu’il en devient l’un des mystères centraux). Le film parvient à proposer encore quelque chose d’intéressant sur le motif pourtant éculé du double : si bien que le film projeté sur l’écran pose la question simple mais profonde du : que regardons nous ? Regardons nous simplement un enchevêtrement d’images montées de la main d’une équipe technique ? La manifestation visuelle d’une histoire, comme on lirait un roman ? Ou un récit composé de strates dont nous ne sommes pas certains de savoir quel point de vue elle représente ?

Nous ne trancherons pas, tout comme on ne sait pas qui est le « bon » double. Tout comme on peut se demander, pour en revenir à Interstellar, si, dans une erreur temporelle dickienne, deux erreurs temporelles passées et futures, se rencontraient dans les mailles d’un monde rêvé. La « carte du ciel » du film repose dans les toiles d’un réseau urbain terne, mais dans la toile littérale d’une araignée délirante. Symbole choisi à merveille, puisque l’araignée interroge les différentes postures que l’on peut prendre dans une édification d’une vision du monde. L’araignée tisse une toile d’une géométrie parfaite, sans avoir de connaissance géométrique a priori, et avant même d’avoir conscience de ce qu’elle doit attraper : est-ce un simple instinct transmis dans un métabolisme ? Le signe crucial (dans cette inconscience architecturale) d’un ordre au monde ? Ou l’une de ces blagues du chaos, d’instiller l’ordre là où il n’y a que discorde, effroi, peur ? De quel fil Enemy est-il tissé ? Nul ne saurait déterminer la nature exact de ces fragments, et c’est ce qui fait la réussite du film, sur fond d’existence minable, et peut-être simplement délirée.

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Comme pour confirmer les thèses les plus sombres que les meilleurs films de l’année ont explorées, Leviathan est un peu le coup de poignard « à la russe » (sorte de désignation qui ne désigne, pour nous autre, rien de plus qu’une façon de penser l’âme russe, ou, plus prosaïquement, une manière de préparer les cornichons). Il raconte l’histoire d’une Russie contemporaine corrompue, qui exproprie à tour de bras des gens qui sont sommés d’oublier leur passé (l’Occident n’en a pas d’ailleurs fait moins depuis la chute du rideau de fer). Le film ne parlera sans doute pas à ceux qui ne se sont jamais intéressés à la Russie, ainsi qu’à sa culture. Elle n’a pour ainsi dire, et pour résumé grossièrement connu ni grandeur ni décadence. Elle est la notion même de grandeur et de décadence, le symbole de ce que notre langage n’est finalement qu’une belle façon de masquer le fait que nous ne savons rien.

Souvent en effet, une thèse cache dans ses plissures son antithèse. Toute capacité de définition de la Russie se heurte à cette ontologie, qui rend la littérature de Dostoïevski si fascinante. Ici se confrontent, de façon plus morcelée, plus brutale, la réalité affreuse de ce que la corruption et le monde sont en fait gangrenés par la pourriture. Pourriture qui souvent, cache des sédiments de visions éminemment poétiques de ce qui fait l’homme, ou l’âme (russe notamment). Le film, la Russie, offrent un beau résumé de notre contemporanéité : la fin sans doute du monde tel qu’on l’a connu. Sentence de comptoir qui résume une certaine vision de l’histoire de la Russie : tendant vers ce qu’elle ne sera jamais, avec des moyens qu’elle n’a pas encore autrement que par la foi.

Ne reste de permanence, dans cette grandiose immanence, que les bribes de ce que l’on sait être la stabilité russe : la grandeur, l’argent, la foi, Dieu… jusqu’à la carcasse d’une baleine, dont la force picturale s’impose directement comme pivot architectural qui contient le film dans son ensemble : le rouleau compresseur de ce qui nous compose est immuable, et son origine est incertaine. Incertaine parce qu’un fragment n’obtient sa valeur que lorsqu’il y a quelqu’un pour le contempler et l’interpréter ou l’analyser (questionnement très fort quand on s’interroge sur la Russie, dont les premiers écrits sont très tardifs par rapport aux autres régions de l’Europe ou de l’Asie). L’homme ne parvient qu’à creuser ses propres sillons : se ponctionner mentalement jusqu’au squelette, pour tomber sur cet os qui ne révèle rien, et que le regard vers le firmament d’une église, du ciel peut, soit pousser à poursuivre plus loin la réflexion, soit forcer à l’arrêter, et ainsi à accepter, la misère de son existence qu’il se laisse pourtant dicter.

Ce n’est qu’une partie de ce qui a fait le cinéma en 2014

(il aurait été intéressant aussi de se pencher sur ce qui a fait les meilleures histoires d’amour de l’année au cinéma, dans un rapport analogue à celui que nous développions. Her, et Only Lovers, cherchant ce qui fait l’éternité, déjouant ce qu’est la valeur du temps par le programme, tout comme dans Transcendance. Qu’est-ce que l’éternité ? Qu’est-ce que le temps, quand un être ne subit pas sa contingence ? Existant par la main de son créateur, mais évoluant ensuite selon des algorithmes presque indépendants de la poussée initiale qui les a façonnés ? Le fantasme de l’amour éternel, de la création et de notre rapport au temps… tout cela semble contenu dans ces autres films, qui permettent de repenser les fondements de ce que l’on croit immuable, vers l’insondable de ce que fait le libre-arbitre et le déterminisme. Tout le paradoxe de Dieu et de l’homme, ou de l’insondable et de l’homme, vient de ce que l’on peut approximativement déterminer un début, un architecte, mais dont l’existence et la réalisation de cette dernière parvienne à s’extraire de son commencement pour se transcender, vers une autre forme d’existence, supérieure presque à ce qui nous a engendré).

Mais nous parlons toujours trop. Au plaisir de vous en reparler, peut-être jamais, ou peut-être en vrai. Meilleurs vœux pour cette année à venir !

Par Jean-Gauthier Martin



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