Une autre histoire de l’Amérique – chronique de Jérémy

 

J’ai acheté il y a quelques jours « Detachment » le dernier film de Tony Kaye. J’en ferai certainement une de mes prochaines chroniques. Cet achat est le point de départ d’une petite histoire cinématographique qui m’a semblée suffisamment digne d’intérêt pour la partager avec vous.

Après avoir acheté « Detachment », j’ai immédiatement envie de revoir American History X. Cela fait bien quelques années que je l’ai pas revu. Ni une, ni deux, je me cale une après-midi dédiée à Tony Kaye pour le lendemain.

Je glisse le DVD d’American History X dans son logement et roulez jeunesse ! Tiens, je ne l’ai jamais vu en V.O ? Pas possible ! On va réparer cette hérésie séance tenante. J’aime beaucoup voir et revoir les films pour lesquels j’ai de l’admiration, de la tendresse ou qui possèdent cette caractéristique de supporter les visions multiples. C’est très confortable et je cherche alors à saisir tous ces petits détails qui m’auraient échappés, tous ces sentiments que l’on perçoit différemment. C’est bien là la seule incertitude, va-t-on ressentir plus ou moins fort ce que l’on connaît déjà par cœur ?

Chaque fois que j’ai eu l’occasion de parler de ce film, j’ai souvent entendu les mêmes remarques ou considérations. A savoir que la scène du trottoir est « mythique » ou « culte » et que Norton est « trop fort » en néo-nazi…et bla bla bla…OK ! Si vous le dites.

Dès le début de cette nouvelle vision (facilement la cinquième), je sens qu’il se passe quelque chose, je suis plus réceptif, à l’affût. A sa sortie en 1999, j’avais trouvé le film violent, choquant et réussi. Quelques années plus tard, j’ai revu le film en famille un après-midi et j’en garde un souvenir très fort. Un des téléspectateurs m’a demandé de faire une pause au milieu du film. Besoin de souffler, la scène qui venait de se dérouler était trop dure. Laquelle, celle du trottoir ? non. Celle en prison dans les douches ? Non. On va y venir.

Aujourd’hui, je suis donc un spectateur qui est la somme de toutes ces visions et, comme je le disais, j’aborde le film différemment. Tony Kaye est un réalisateur de clips publicitaires et musicaux très coté et reconnu au moment où il réalise son premier film. Pas facile comme sujet pour une première œuvre cinéma. Surtout quand on vient de la pub et du clip !

Aucun doute, Tony Kaye est un fils de pub. Il assure la direction de la photographie et la réalisation. D’emblée, on détecte une esthétique caractéristique. Noir et blanc, ralenti, musique. Je réalise seulement aujourd’hui que cela a pu nuire au film. Comme l’illustre cette séquence d’ouverture, tronquée pour mieux être développée plus tard.

La famille Vinyard est une famille d’américains moyens dont le fils aîné Derek (Edward Norton) sort de prison après 3 ans de détention pour meurtre. Son jeune frère Danny (Edward Furlong) a suivi le même (mauvais) chemin que son frère et est aujourd’hui sous la coupe de l’ancien mentor de Derek. Petite précision : Le mentor en question (Stacy Keach) est un théoricien néo-nazi qui utilise les jeunes blancs désœuvrés de Venice Beach (Los Angeles) pour asseoir son influence néfaste sur son quartier.

Le matin où Derek sort de prison, Danny remet à son prof d’histoire un devoir pour lequel il s’appuie sur Mein Kampf d’Adolf Hitler. Il est convoqué chez le proviseur (noir) et celui-ci lui impose de lui remettre un nouveau devoir pour le lendemain. Le sujet ? Son frère Derek. Et pour cela, il devra interpréter et analyser les évènements passés qui ont conduit sa famille vers l’abîme.

Le film est construit en flash-backs noir et blanc racontés en voix-off. Procédé classique déjà largement utilisé pour ménager des effets et dévoiler une histoire au compte-goutte. C’est l’une des principales qualité formelle du film. Trop souvent, les films montés en FB sont fouillis et bordéliques. Ici, tout est clair, fluide et le procédé est justifié par cette astuce scénaristique simple.

Cette cinquième vision m’a ouvert les yeux. American History X vaut bien mieux que sa scène soi-disant culte. Le réduire à quelques éclairs de violence serait passer à côté d’un film extraordinaire, puissant et engagé. Pourquoi faut-il absolument le (re)voir ?

Pour les deux Edward (Norton et Furlong) … magnifiques !

. Pour le personnage de l’ignoble Seth.

. Pour la peinture lucide de cette famille américaine en décomposition.

. Pour le contexte social parfaitement retranscrit.

. Pour avoir osé montrer cette violence.

. Pour un scénario à la mécanique implacable et …

. Pour avoir eu l’intelligence de montrer que la racine du mal est souvent insignifiante et inoffensive en apparence.

Et surtout pour cette scène magnifique à la puissance émotionnelle infinie. On ne la regarde pas mais on la vit. Avec ses tripes. Avec son cœur.

Une scène réellement impressionnante où Derek révèle une nature de bête féroce au cours d’un repas de famille. Comme un prélude à ce qui va suivre et plonger toute une famille dans un tourbillon. Tous les acteurs impliqués dans cette scène, sans exception, sont époustouflants de justesse. A ce moment-là, on comprend que tant de colère et tant de haine ne peuvent que conduire à un désastre. Fatalement.

Non content de nous avoir pour le moins secoués, questionnés, d’avoir bousculé nos certitudes, Kaye souffle le chaud et le froid, achève sa démonstration avec une scène toute en finesse et se pose en fin observateur des maux de notre civilisation et de leurs remèdes. L’intolérance et la haine, l’éducation et l’amour.

Le final est à l’avenant du film. Dramatique. Un grand moment de cinéma, un film mésestimé ou plutôt estimé pour de mauvaises raisons, un véritable électrochoc.

Là aurait pu s’achever cette chronique mais par hasard, je suis tombé sur un article du journal « The Guardian » à propos de Tony Kaye. Je tire le fil de la pelote car je suis intrigué par le parcours du bonhomme. Pourquoi n’a-t-on plus entendu parler de lui entre 1999 et 2011 ? Voici donc la suite de mon histoire…

20 millions de dollars de budget à l’époque. 6 millions de recettes sur le sol américain, dont 150 000 seulement la première semaine d’exploitation ! Une misère ! 20 millions de $ pour l’exploitation dans le reste du monde.

En France, 600 000 spectateurs seulement se sont rendus dans les salles en 1999.

J’ai alors découvert l’existence d’un conflit ayant opposé à l’époque Tony Kaye et ses producteurs. Pas satisfaits du montage proposé, ces derniers ne lui ont pas accordé le final cut et ont chargé Norton de remonter le film ! Incroyable ! Un accord a finalement été trouvé et il semblerait que la version cinéma soit un objet hybride entre les versions de Kaye et de Norton.

J’ai aimé le film sans avoir connaissance de cette information sur le montage. Ce serait rendre justice à Kaye que d’avoir accès à sa version du film.

La suite, on la connaît. Edward Norton a été nominé aux Oscars pour ce rôle et fait la carrière que l’on sait. Pour Tony Kaye, c’est plutôt le contraire.

Faites des recherches sur sa filmographie. Dans certains cas, on trouve :

–          American History X (1998)

–          Detachment (2011)

En réalité, Tony Kaye est un artiste multi-facettes (il est aussi musicien) qui a investi dans des projets toujours très engagés et a fait preuve d’une certaine malchance.

Il a réalisé en 2006 « Lake Of Fire », un documentaire de 2h30 sur la question hautement sensible de l’avortement aux Etats-Unis. Il y a investi 16 années de sa vie et a entièrement financé le projet sur ses fonds personnels. Le film n’est sorti en France qu’en DVD… en 2008.

Puis il s’est lancé dans plusieurs projets de longs-métrages pour lesquels il est difficile de trouver des infos, même sur internet. Penitentiary (2007 ?), Lobby Lobster (2007 avec un budget de 850 000$), Madness (2009 ?), puis un retour sous les feux des projecteurs avec le prix de la critique internationale au festival du film américain de Deauville pour « Detachment » en 2011.

Mais au milieu de tout cela, on trouve l’édifiante histoire de son film « Black Water Transit » toujours en cours d’achèvement. Pourquoi n’est-il jamais sorti ? Parce que la boîte de production a fait faillite et n’a pas été en mesure de faire face à ses engagements.

Apparemment, on trouve Lawrence Fishburne et Stephen Dorff au casting. Toujours apparemment, il s’agit de l’histoire d’un père qui négocie avec la CIA pour extraire son fils junkie d’une prison de haute sécurité. Je dis apparemment car les infos que j’ai recueillies sont souvent contradictoires et varient d’une source à l’autre. Un exemple ? Voici trois synopsis différents débusqués sur internet :

Un tueur à gages froid et méthodique tentant de faire sortir du pays sa collection d’armes se retrouve au cœur d’une affaire où se mêlent police, agents du FBI, et membres de la mafia.[1]

Le propriétaire d’une compagnie maritime tente de faire sortir son fils, drogué, de prison.[2]

Story follows the divergent agendas of criminals, cops and lawyers as they collide over a shipment of illegal firearms and a double homicide. Earl Pike, a criminal, tries to get his family’s illegal gun collection to a safe haven.[3]

Pas banal, non ? On trouve aussi des infos sur la présence de Bruce Willis au générique (mais apparemment ce n’est pas le cas).

Enfin, il semblerait que le film ait finalement été racheté (ce qui suppose qu’il soit terminé, pas sûr !) pour 2 millions de $ alors qu’il a été estimé à 26 millions. Racheté, mais par qui ? Par une société qui pourrait être contrôlée indirectement par le patron de la société de production initiale. Celle qui a fait faillite. Piquant, non ?

Deux films au moins prouvent l’indéniable talent de ce Monsieur. Je ne pense pas que ce soit une quelconque médiocrité ou un manque de sincérité qui soit à l’origine de cette traversée du désert de 12 ans. Bien au contraire, Tony Kaye a certainement payé le prix pour son refus de se plier à un système qui peut s’avérer coercitif.

J’ai de l’admiration pour les artistes maudits, pour ceux qui font face contre vents et marées et finissent toujours par vaincre. Je crois que Tony Kaye est de ceux-là. Au moment où j’achetais « Detachment » dans une FNAC anonyme, je ne pensais en arriver là 3 semaines plus tard…

Jérémy (Cinemaniaq)


[1] : Commentaire relevé sur le site internet d’Allociné

[2] : Synopsis annoncé par le site internet d’Allociné

[3] : Synopsis annoncé par le site internet IMDB



Laisser un commentaire

CAPTCHA *