The Smell Of Us : Le Chancre de Paris

The Smell of us affiche

 

The Smell Of Us : Le Chancre de Paris

 

En guise de préambule, il faut dire que l’on n’a pas choisi de commencer l’année dans la dentelle. The Smell Of Us est une expérience cinématographique d’une rare douleur, d’une rare intensité, et d’une rare atrocité. Choquer est devenu une convenance quasiment bourgeoise. Elle parvient peu souvent à n’être qu’autre chose qu’une provocation gratuite, à défaut de substance, de fond. Cette absence de fond pourrait être considérée comme le point de départ du dernier film coup de poignard de Larry Clark. Qui choque parce qu’il questionne ces manques et les abysses des temps contemporains.

Larry Clark est un réalisateur sulfureux, qui enchaîne les scandales. Il y a pourtant un dénominateur commun dans ses films, pour qui sait les apprécier : une fascination, allant presque jusqu’au morbide, pour la jeunesse. Avant toute chose, il est peut-être plus intéressant de regarder The Smell Of Us en ayant vu Kids, Bully, et Ken Park, tout en gardant à l’esprit les propos de l’intéressé quand il défendait son travail photographique dans Le Monde :

« Cette censure est une attaque des adultes contre les adolescents. C’est une façon de leur dire : retournez dans votre chambre ; allez plutôt regarder toute cette merde sur Internet. Mais nous ne voulons pas que vous alliez dans un musée voir de l’art qui parle de vous, de ce qui vous arrive. Les enfants aiment mon travail, il leur parle. Je trouve qu’on devrait faire le contraire, interdire l’expo aux plus de 18 ans ! Je fais ces images pour moi et pour les adolescents. Oui, il y a du sexe et de la nudité, mais ça fait partie de la vie. Dans Tulsa, il y a un jeune garçon qui se regarde en pleine érection. Mais tous les garçons ont fait ça ! Dans le contexte de mon travail, ce n’est pas de la pornographie, ce n’est pas une mise en scène faite pour titiller, c’est la vie. »

Pour la fiction en revanche, Larry Clark est un maître pour titiller là où ça fait mal et il ne déroge pas à la règle avec The Smell of Us, qui est peut-être son œuvre la plus radicale. Mais la justesse dans la peinture de la réalité ne s’oppose pas à cette démarche, au contraire, et elle est sans doute nécessaire à garder à l’esprit pour ne pas voir en ce film qu’une tentative de choquer, d’y refuser un au-delà, et de céder à la facilité de l’autodafé (même si on sent que Clark a aussi décidé de donner du grain à moudre à ses détracteurs, en allant parfois à l’apogée de l’insalubre).

Les non-dits sur la sexualité, la drogue, l’alcoolisme, s’ils sont toujours inscrits dans notre époque, ont changés dans une forme de schizophrénie. L’omniprésence du sexe, confrontée à ce qu’elle se renie, se dénonce, choque encore alors que les rubriques sexologie de merde n’ont de cesse de pulluler, que les gens se dévoilent sur Tinder ou Snapchat… cette réalité contradictoire est en effet perceptible en filigrane du film, démultipliant les images en fragmentant une réalité qui a perdu de son unité, par le biais des nouvelles technologies. Le film choisit cependant de ne pas faire deux poids deux mesures, de tout montrer, de montrer jusqu’à l’horreur en gardant une part de la rhétorique des temps contemporains.

Le film n’est pas résumable, en ce qu’il ne repose pas sur une histoire de type conventionnelle : c’est un véritable film clipesque, un travail de photographe, un tissu de vignettes difficilement géolocalisables (mélange du cru, de la réalité, des zones d’ombre, d’horribles fantasmagories…) sur les déboires d’une bande de jeunes qui a choisi de se prostituer au sens propre, autant pour combler l’ennui que par absence de véritable identité et de revendication, face à une certaine misère culturelle et financière de notre époque.

Les images sont crues, parfois abominables et insoutenables, jouant avec tous les tabous, les remparts de ce que le bon goût ne tolère pas. Méfions nous d’ailleurs du bon goût :on ne sait souvent pas qui nous l’inculque.

On pourrait reprendre à notre compte pour parler du cinéma de Clark ce que Nietzsche – pourtant considéré comme un iconoclaste majeur – Dostoïevski disaient de Zola : un auteur de la puanteur, dont le seul talent est de puer, et de répandre la crasse qu’il sème autour de lui, en croque-mitaine de la bienséance. The Smell Of Us, est intimement lié à une démarche de cinéma naturaliste zolienne, souvent très mal interprétée : Zola, tour à tour naturaliste, scientiste, socialiste en fonction de qui cherche à le placer dans un discours, un pot de départ à la retraite ou une thèse…

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Non, le Zola authentique est avant tout un grand romancier, capable de tourner la laideur en Art, parce qu’il ne se contente pas d’une contemplation, mais d’une composition, d’une monstration des rouages de l’humanité, qui sont sous-tendus par le grégaire. Il y a du beau dans la laideur, mais il y a surtout du Beau, concept si peu univoque et si vieux dans ce débat que l’on ne devrait pas à chaque fois le rejustifier… même si ce film en interroge toute la complexité, si l’on arrive notamment à comprendre qu’une thèse et son antithèse ne sont que les deux faces d’une même pièce.

La bassesse et la rudesse sont souvent un argument de valeur du puissant pour parler du puant, comme pour le mettre à l’écart, en s’oubliant soi-même. Zola, montre la puanteur certes, mais la montre à ceux qui maintiennent les puants où ils sont. Et montre les puants aussi bien dans leur crasse que dans leur dignité. De la réalité sans fantasmes, mais influencée totalement par eux. Le fantasme naturaliste de son temps en est le premier. Avant tout pris en tant que romancier pour être à la pointe de son époque. Le tout, dans une certaine forme d’exubérance, aussi fantastique que biblique, un art nerveux et profondément charnel, qui met en ces termes et en ces termes seulement, une impression de réalisme. La réalité n’est pas uniquement du côté de l’arbre généalogique des Rougon, mais surtout dans l’épique d’une peinture du caniveau.

Larry Clark passe lui aussi par l’urine, le sexe, pour proposer un film qui serait dans un rapport moderne à un Paris qui a déjà été décrit à outrance : ici par des vignettes, qui sont autant de facettes de la réalité de la jeunesse : qu’elle soit spirituelle, qu’elle soit énergie, odeur (« smell ») qui distille ses phéromones dans l’atmosphère de ceux qui y sont pourtant au crépuscule, et qui cherchent à la conserver à tout prix.

La réalité n’est pas un concept uniforme, et Larry Clark semble jouer sur les spectres par lesquels il est possible de l’aborder : en transposant une jeunesse du skateboard, qui n’existe pour ainsi dire en France que de façon désormais minoritaire, c’est la vision d’une jeunesse américaine (finalement très proche de la nôtre, tant elle a dicté tous ses codes) à Paris, squattant les abords du Palais de Tokyo, n’y pénétrant pas, par incommunicabilité.

Il y a à la fois la grandeur triomphale du sexe et son pendant horrifique, dans un nihilisme abominable d’une absence de culture, qu’elle soit dite souterraine ou classique, dans la case des jeunes. Une jeunesse malgré tout forte et puissante, âcre, peinte par la nervure, l’énergie d’une vie du rut, dans un Paris mainte fois chanté, centre nevralgique zolien, ici dicté non plus par le ventre, mais le chancre, qu’on lave discretos sous la douche après avoir passé une nuit de débauche. Il n’y a de réalité que des instants, et des espaces, qui n’arrivent que rarement à s’imprimer définitivement dans un substrat concret. Aussi, la caméra de Clark nous perd dans l’atroce réalité, jamais très loin de la vision fantasmée, ou dans l’horreur des projections. Il tente de figer ce qui est voué à disparaître : la jeunesse. « Don’t forget to stay young », chante-t-il lui même, grimé en clodo.

L’existence est une projection de nous-même, qu’elle soit fécale, sexuelle, psychologique. Clark cherche un moyen de l’arrêter sous une forme, qui ne pouvait être qu’éclatée, faisait vibrer les fêlures, les réflexes cinématographiques (allant jusqu’au métacinématographique, des topos du film noir, de la filature, une fiction qui se sait fiction, témoignant bien de ce que la réalité oublie souvent qu’elle en est une, bien plus magistrale).

Clark explore la frontière ténue entre réalité et fiction, mais n’oublie pas, tout en restant absolument horrifiant, de rester juste et ordurier. Des paradoxes véritables, qui sont à la base de toute forme de vision ontologique du monde.

Comme toute grande œuvre d’art, The Smell of Us est un film toujours limite, dangereux et nauséabond, mais qui interroge l’essence de la beauté, dans la laideur, le foutre et la pornographie. Une manière de jeter un bon doigt aux bien-pensants, aux écoles, aux courants de pensée, comme cette affirmation zolienne, souvent oubliée  : « Je ne suis de l’école du rien, ni dans le roman, ni dans le drame; je suis au contraire pour la passion, pour ce qui agit et ce qui émeut ». Cette claque cinématographique n’en dit pas moins. Elle le hurle, beau et fort.

Par Jean-Gauthier Martin

Larry



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