Tel père, tel fils

Tel père tel fils

Tel père, tel fils 

Film japonais de  Hirokazu Kore-eda

 

Tel père, tel fils, ou le film sur lequel Hollywood lorgne déjà de son monocle avide en vue d’un mauvais remake, comme le tout récent Old Boy de Spike Lee. Bien que n’étant aucunement anti-cinéma américain, bien au contraire, on peut parfois émettre des critiques dans cette démarche du remake à gogo. Bien sûr, un film islandais inédit, presqu’inconnu pourrait encore faire l’objet d’une refonte pour ouvrir à un public plus large (et faire reconnaître l’oeuvre source par la suite). Mais quand un film a été primé à Cannes, assez largement diffusé, la pratique est presque insultante. D’autant que, même si la culture asiatique peine encore parfois à rentrer dans tous les foyers, la jeunesse actuelle est plus que fascinée par les cultures coréenne et japonaise.

Tel père, tel fils raconte donc l’histoire d’enfants confondus et échangés à la naissance. On suit la progression douloureuse dans le choix que devront faire les deux familles concernées par cette méprise : garder l’enfant élevé et chéri pendant six ans comme un fils au risque de voir l’amour se flétrir à mesure que le temps augmente la blessure consciente de ce qu’il n’y a aucun lien véritable ? Ou choisir le sang au détriment de l’amour qui a été porté sur un objet erroné, falsifié ?

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On remarquera d’emblée qu’on ne se situe pas exactement dans la finesse guindée de La vie est un long fleuve tranquille. Le questionnement est dur, posé ainsi cruement, et est traité brillamment. Nous sommes dans une thématique que le théâtre autrichien ou scandinave de la fin XIXème siècle, début XXème a mis en lumière avec une intensité dramatique inédite. Le choix de la paternité repose-t-il sur le sang ? Ou sur autre chose ? Si le Chemin Solitaire de Schnitzler, ou Le Canard Sauvage d’Ibsen utilisent le secret insidieux, maintenu par le mensonge, et font triompher l’amour sur le sang (quoique l’on ne trouve pas à proprement parler d’happy end dans ces pièces absolument sombres, dont nous vous recommandons chaudement la lecture, si vous avez vu le film ou si vous souhaitez ouvrir votre esprit par après). La vérité ne triomphe pas, et c’est ce qui se conserve dans ce film japonais, sombre, mais aucunement désespéré.

On se trouve dans une disposition assez intéressante, qui permet de dévoiler la mutation du monde des idées. Après avoir tout basé sur l’honneur du sang, sur l’importance de l’hérédité, notamment au XIXème, nous en sommes venus à penser à force, que l’hérédité pouvait être chimérique dans la transmission du caractère notamment. Le tragique du film est de parvenir à montrer, sans se voiler la face, qu’il existe une force propre à l’amour, au dessus du gène, cumulée à la force d’une histoire familiale, insondable, qui crée des cycles de ressemblances inaliénables, comme gravée par le sang. Sans choisir de défendre l’une ou l’autre partie, le film exploite tout le tragique de cette ambiguïté.

En filigrane, comme souvent dans les œuvres qui utilisent la filiation comme thématique, se lit dans ces choix cruels (puisque les deux familles lésées acceptent d’échanger leurs enfants), la dureté du monde japonais. Monde en mutation, mais qui conserve un sens fort du sacrifice et de l’exigence dans ses plus hautes sphères. Si l’on remarque que le travail n’est plus la figure de proue de la vie pour certains, force est de constater que le tragique du film repose sur la main de fer d’un père qui refuse lui même filiation avec son propre père, en répétant pourtant des erreurs inscrites, non pas dans le sang, mais dans la bêtise qui s’ignore au cœur des traditions que nous refusons parfois de remettre en cause. C’est ainsi qu’il choisit l’autre enfant, dans cette vieille manie du sang. Voyant dans la moindre défaillance ou faiblesse du fils qu’il a aimé comme l’explication d’une différence indicible. Toute l’intelligence du film repose dans la confrontation de ces antithèses, entre tradition et réflexion. Cette dernière doit primer sur les choix… et elle peut mener à l’enfer pour cristalliser la bonne mesure du cœur :  fatalement, on apprend que le cœur est cet animal bicéphale qui ne choisit pas nécessairement par lui-même.

Par Jean-Gauthier Martin



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