Réalité – Quentin le fataliste et son maître (lui-même)

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Réalité – Quentin le fataliste et son maître (lui-même)

On ne s’étendra pas en psaumes pour louer à quel point nous sommes heureux de voir arriver Réalité au cinéma. Mais nous allons vous expliquer brièvement pourquoi vous ne devez surtout pas le manquer.

Inutile d’essayer de me ruiner le cerveau à vous proposer un résumé du film. Une sombre histoire de rêves imbriqués, comme un ou des films dans le film, d’eczéma, de VHS trouvée dans les entrailles d’un sanglier en guise de clef de voute, à laquelle vous pouvez ajouter la quête d’un film en devenir sur des télés qui tuent, qui implique l’enregistrement d’un bruit de mort par onde télévisuelle pour lequel le producteur veut gagner un oscar. C’est tout ce que vous avez à savoir. On pourrait en fait passer ce papier à ne jamais en parler vraiment, comme le film se refuse perpétuellement à l’interprétation, ou à une quelconque notion de sens dans son acception classique. On pourrait, pour résumer le film au mieux, parler d’un génial foutage de gueule.

Foutage de gueule ? Précisons, avant que la maréchaussée du bon droit des Internets ne monte au créneau. Il n’y a absolument rien de péjoratif là dedans (vous n’aurez pas manqué de noter que le terme est précédé de l’adjectif « génial »). Au contraire. Dupieux semble plutôt vouloir éprouver le spectateur sur trois questions de type bac philo (mais un bac philo qui se tiendrait dans le camion rôtisserie de l’Enfer ou dans la célèbre fête foraine tenue par des clodos sous LSD dont nous parlons souvent pour décrire des univers glauques) :

1/ Jusqu’où les spectateurs seront encore assez cons pour continuer à aller voir des films de Dupieux ? (ah vous voulez du Dupieux ! Vous allez en avoir !)

2/ Jusqu’où les spectateurs seront assez cons pour se demander si le film a un sens ?

3/ Jusqu’où les spectateurs seront assez cons pour proposer une interprétation aux films de Dupieux ?

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Ce triumvirat interrogatif (n’y voyez rien de politique) semblerait illégitime et vous permettrait de me faire taire : « bah si on a tort de faire tout ça : pourquoi continuer à regarder ses films ? Pourquoi en parler ? ». Et justement, on est obligés de tomber dans l’écueil de ce que dénoncent ces questions, si l’on veut simplement communiquer avec autrui avec plus d’efficacité qu’une pierre, faute de cerveau constitué sur les épaves fumantes de l’absurde (ou du moins, c’est ce que notre cerveau veut nous faire croire).

Nous avons tort malgré tout, parce que le sujet de Réalité ne réside pas en ce que nous ayons compris le film ou pas. Les films de Dupieux sont l’exemple même de ce genre de films qui n’ont pas besoin de nous pour exister. Ils existent déjà presque charnellement, filmés, dans la VHS intérieure de ce timbré notoire. Sans doute comprend-il mieux que nous le sens profond de ses films. Mais sans doute aussi il lui échappe, car c’en est le but ultime. Des films qui partent en roue libre, comme pour faire un mauvais jeu de mot à base de Rubber.

On sent néanmoins que le propos absurde du film atteint ici un paroxysme, un apogée de l’inutilité, inutilité entendue comme une fonction de l’art et de l’indicible. Il y avait quelque chose de l’ordre de la représentation dans ses précédents films. Ici, on ne sait plus au juste ce qui est représenté, ni même ce qui se passe exactement. Mieux, on a même l’impression de ne pas savoir de quel point de vue le film est perçu. Si la caméra qui filme est vraiment celle qui produit les images à l’écran. Ou si les images sont le produit d’une caméra. On s’interroge sur la fonction de la caméra, d’autant qu’on sait qu’elle peut-être l’espèce de narrateur du film, qui d’ordinaire peut s’impliquer dans sa propre histoire, se doter d’une force de regard comme par certains codes à la Hitchcock, donnant une impression de vie à une entité silencieuse et omniprésente. On est rarement invités cependant à remettre en cause ce que la caméra filme, ou à ce que la caméra mente : elle aide au développement et au déroulement du film qu’elle crée.

On assiste à une déconstruction narrative du même ordre que celle de Sterne ou Diderot : une caméra qui ne veut absolument pas filmer une histoire, mais plutôt toutes les versions possibles, et qui serait forcée de raconter une histoire unique par une sorte de vice. Et cela passe à l’image par une caméra qui déconstruit sa propre création en permanence, en créeant un film qui donne l’impression de se faire en direct, mais en des points multiples, pour mieux en déjouer les attentes. Un tour de force cinématographique auquel nous n’arrivons pas à trouver d’égal dans cette mise en danger de la caméra. Derrière toute forme de gratuité et d’interprétation incertaine, peut se cacher la dynamique d’un style véritable, charnel (comprenez : qui n’est pas que de la branlette) un parti pris esthétique qui peut faire date.

On n’oubliera pas de saluer le jeu excellent de Jonathan Lambert, de Chabat, au sommet de son Chabatisme, nous servant du Chabat à tour de Chabat. Du grand Chabat, on ne vous le dira jamais assez. Mention spéciale aux talents d’acteurs (à saisir au vol) de Thomas Bangalter de Daft Punk (crédité sous l’astucieux pseudonyme Bangalter Thomas, jouant sur l’ambivalence du « Thomas » en tant que nom de famille anglo saxon), présent sans doute par la participation d’Elodie Bouchez, sa femme à la ville, qui incarne ici une psy. Ou comment ajouter dans un mindfuck géant, un mec qui vient de gagner 5 Grammy Awards. On ne vous racontera pas les nombreux et hilarants gags qui font l’essence du film (qui entourent notamment la quête de Chabat pour enregistrer un bruit flippant pour son film d’horreur).

Le tout est entouré de l’angoissante et répétitive musique de Philip Glass (Music with changing parts), qui rajoute encore à l’apparence de foutage de gueule dont nous parlions : Dupieux pousse la limite du regardable et force son spectateur à le haïr, mais aussi à ne plus réfléchir pour de vrai. Tout comme cette musique repousse les limites de l’audible (et on sent toute l’influence que Philip Glass a dû avoir sur le style musical de Mr Oizo).

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Ceci n’est pas un film pour de vrai. Un comble, si l’on pense à son titre. Là toute la force du propos : en prétendant faire un film pour de faux, qui file de l’eczéma interne et mental, Dupieux montre aussi – bien que tout le monde devrait déjà l’avoir compris, quoique– que la compréhension n’est pas l’étalon-or d’un vrai film. Non pas qu’il suffit de faire n’importe quoi pour faire art, mais que le vide, le n’importe quoi, peuvent créer des mondes qui peuvent encore étonner. C’est la base même de l’absurde. Tout l’ennui de l’absurde est d’être capable d’en créer une version à identité propre, qui ne serait pas une redite beckettienne, ou lynchéenne. Il est certain que Dupieux, même s’il est dans cet héritage, a réussi à trouver son style.

Gageons que ce film donnera l’occasion d’ergoter en soirée, pour ceux qui pensent avoir compris le film (alors que son sujet repose sur tout ce qui ne peut pas se dire). Sens qui est soutenu par une image qui devrait pourtant suffire, comme chez Artaud, à nous éloigner de toute possibilité d’interprétation : la vérité serait contenue dans un hurlement qui n’existera jamais, mais qui peut être poussé. Si la connaissance naît dans la détresse d’un cri (hilarant néanmoins), peut-être faudrait-il commencer à concevoir la compréhension de l’absurde comme impossibilité. Ou comprendre qu’il y a une différence entre le raisonnement métaphysique, et la réalité, profondément disharmonieuse et incompréhensible. C’est de cette impossibilité que naît toute l’expérience du film. Pour tomber dans les bains publics du possible, et rendre vrais ces propos de cocktail, il faudrait au moins placer la logique elle-même dans une nouvelle logique dans laquelle la merde, le vide et le chaos, sont les nouvelles harmonies.

J’aurais peut-être ainsi pu écrire un papier illisible (fait de ratûre, de phallus dessinés à paint, l’écrire dans un mélange de binaire, de Pascal et de morse). Allez savoir pourquoi, je n’en ai pas eu le courage. On imagine bien en tout cas une bande de hipsters new yorkais en espadrilles crier au génie… et en redemander. Pauvres fous ! Soyez maudits !

(NOTA: Aussi vrai que je les hais, je ne peux m’empêcher de partager leur point de vue.)

Par Jean-Gauthier Martin

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