Real – Ce qui est paraît, invisible, en nous.

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Real – Ce qui est paraît, invisible, en nous.

Après le somptueux diptyque Shokuzai, Kiyoshi Kurosawa revient dans un film teinté de Science Fiction, qui raconte l’histoire de Koichi qui est amené à voyager au cœur de l’inconscient de sa compagne Atsumi, se trouvant dans le coma après une tentative de suicide.

Explorer l’inconscient participe d’une spéléologie qui interroge à la fois un inconscient tout personnel, qui est le code brouillant la piste interne du film, mais aussi une certaine forme d’inconscient collectif, qui nous renseigne sur la portée du film, et nous permet de jeter un regard privilégié sur la société japonaise d’une part, et sur la condition humaine de l’autre.

L’inconscient devient palpable, dès lors qu’il s’agît d’un point géographique accessible, et se révèle à la manière d’une formation, d’une strate géologiques. Sa matière  est malléable : ce sont en effet nos cauchemars – assez sombres puisqu’Atsumi est une mangaka à succès qui se spécialise dans la représentation de cadavres – qui président à sa confection. A demie consciente de son état de sommeil prolongé, elle poursuit comme une idée fixe son œuvre, qui connaissait une faille, une panne, et qui est à l’origine de son acte suicidaire.

Mais le monde de son salon est un monde total qui n’est pourtant fait que de fragments de mémoire du monde substantiel, tel qu’il est perçu à l’état d’éveil. Aussi, on remarque l’importance de la brume dans cette représentation qui est limitée à notre capacité de percevoir (en effet, ne nous souvenant pas en détail du monde que nous percevons, celui dans lequel nous serions cloîtrés, ne serait qu’un amalgame de souvenirs et d’esquisses).

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Real déploie un concept très intéressant de « zombies philosophiques », qui sont ces êtres fantomatiques qui peuplent illusoirement la solitude d’Atsumi pour combler le vide. Le voisin sort sa poubelle (dans un monde qui n’existe pas), et n’a pas de véritable visage… fait intéressant quand on remarque à quel point il coïncide avec le phénomène récurrent de l’anonymat des villes. Cette sorte d’inexistence du monde inconscient révèle mieux les failles et les hantises du notre ainsi que leur proximité.

Hanter… mot fort qui permet de comprendre où se situe la substance d’un film qui a choisi de s’intituler Real, pour parler de ce qui, a priori, n’est pas la réalité au sens strict du terme. Si le passage d’un monde à l’autre, ne communiquant qu’en vases clos, empêche toute forme d’empreinte véritable de l’un sur l’autre, la jonction des deux imprime une jointure qui fait que toute chose ne véhicule son sens que par un symbole (qu’il soit politique, social, ou fantasmagorique. Le terme reste crucial pour concevoir l’inconscient). Ainsi, on sent qu’un non-dit symbolique gangrène le film dans son intérieur, et qu’il est le patron de tout ce que nous voyons.

Sans vous le dévoiler, il permet de revenir aux sources de l’histoire du film, mais également aux origines de ce qui préside la représentation d’un malaise, et ce qui le rend substantiel. Dans le cadre du cinéma japonais, le monstre, les spectres, sont autant de moyen de lier le mythe personnel au mythe du monde… on ne sera pas étonné de constater l’importance que prendra donc le dessin d’un dinosaure, symbole totémique du non-dit, mais aussi un doigt pointé sur la condition humaine qui, si elle se détruit elle-même par le suicide, détruit aussi son environnement (vous avez dit Godzilla ? Fukushima?).

Le happy end gâche peut-être l’impact émotionnel du film, mais on comprend également que cette délivrance est salutaire. Comment en effet, nous serions nous relevés de nos fauteuils après la séance, si le film nous avait bien trop fait comprendre que le monde qui nous attend à la sortie est une terrifiante mosaïque de nos démons les plus enfouis ? Real est à n’en pas douter l’un des très grands films de cette année.

Par Jean-Gauthier Martin



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