Only Lovers Left Alive – Exploration des particules du génie

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Only Lovers Left Alive – Exploration des particules du génie

Nous parlions tout récemment avec I Frankenstein de mauvais encodage symbolique. De ce que les formes statiques et presque médiévales ne peuvent plus surprendre le spectateur moderne. Voilà que Jarmusch vient contredire ces dires : non pas en réutilisant de vieux clichés, mais en essayant d’établir l’éternité du génie créateur. Nos propos se rejoignent ainsi : il y a une éternité de la pensée, incarnée dans des formes nouvelles.

Quoi de mieux qu’un vampire pour incarner ce génie poétique, un peu dark et bohème, un peu « beau gosse » pour le public adolescent avide de Twilight et des regards ovins de Robert Pattinson. On ne peut que se réjouir d’avance du fait  que le film prenne la mythologie du vampire à contre-pied, en essayant de le placer dans le monde moderne, qui n’a plus de temps à consacrer au génie.

Le film est un quasi huis clos, qui ne nous invite pas à fréquenter l’humanité qualifiée de « zombies ». Nous suivons un curieux rockeur, Adam, s’adonnant à l’expérimentation musicale underground à Detroit. Il est lié dans un plan vertigineux, à une drôle de femme, à la beauté intrigante. Elle s’appelle Eve. On se dit dès lors : peut-on seulement faire plus cliché ? C’était sans compter sur la finesse de Jarmusch à nous glisser dans une fable un peu barrée : il ne s’agit pas d’un énième couple symbolique basé sur ce modèle : ils sont ce modèle. Le premier couple de l’Univers deviennent les rockstars mystérieuses d’un film poétique.

Les génies sont des vampires, ou des humains convertis. Adam a composé les plus beaux passages de Schubert, a fréquenté les plus grands génies (on voit un mur des « héros » d’Adam, qui prétend ne pas en avoir, sur lequel figurent les portraits de Poe, Baudelaire, Kafka, Iggy Pop…) . Le couple est d’ailleurs un proche ami de Marlowe, l’auteur anglais. Que certains envisagent comme l’identité véritable de Shakespeare (il y a en effet toute une controverse sur l’identité de Shakespeare, qui ne semble pas tenir debout). Le film choisit de surfer sur la vague de ce scandale littéraire, qui n’intéressera sans doute qu’un universitaire en mal de phrase choc à employer en un colloque abscons.

Ce détail n’est pourtant pas anodin, et permet peut-être de toucher du doigt l’essence du film : Jarmusch met en effet en avant la permanence de l’art par sa matérialité. On a d’abord l’impression d’être dans une histoire qui aurait pu être écrite par Marlowe. Adam se cache sous le nom de Docteur Faust pour s’approvisionner en sang. Mais il est partie prenante d’une histoire qui est celle de la persistance de l’art, qui ne tient à rien dans sa conservation (il est destructible). L’éternité, incarnée par des vampires qui néanmoins peuvent mourir dans ce monde au sang infecté (qui est autant le Sida que la peur que nous avons de prendre notre droit à l’imagination. Ou plutôt comment l’imaginaire du monde est façonné par les « sages » des finances et de la politique. Un enfer de l’imagination pascalien, ce mensonge qui fait tenir les rouages du monde entre eux par sa puissance).

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Mais ce monde n’est pas pour autant disparu. Il est mis de côté. Ce qui aurait pu être un constat ridicule du « peu de cas fait aux artistes dans le monde moderne, qui sont en rejet pour être délicieusement hipster et rock », nous révèle plutôt, et avec finesse, que les grands penseurs et grands créateurs ont toujours été reclus. Même si ce mythe du poète maudit est parfois employé à tord et à travers, qu’il s’applique mieux au XIXème siècle, on remarquera que le génie sous toutes ses formes a toujours été condamné (les avancées scientifiques en sont le meilleur exemple, ainsi que le fait que l’on continue d’écrire des poèmes alors qu’ils ne sont pas faits pour être lus…)

La gratuité de l’art est le fond du film qui se déploie comme un corps éthéré, dans toute sa belle matière : le vinyle, le beau bois pour les guitares, le papier pour les livres… mais le tout est volatile : ce ne sont là que des fragments d’une autre vie inerte incarnée dans un corps auquel on donne subitement un sens (qu’il soit symbolique ou sonore). Voilà pourquoi le vampire, « revenant en corps », était la meilleur image à donner de l’artiste. Il est cette humanité refusée et nécessairement recluse. Une sorte de créature qui ne déjoue la marche courante du monde. Cette nature d’homme spectrale – intéressante parce qu’elle prend le temps de s’attarder à la matérialité de l’art comme nous le disions – est également oxymorique : le film est sous tendu par une théorie d’intrication quantique d’Einstein.

Si deux particules d’un même système sont séparées, en modifier une suffira, malgré la distance qui les sépare, à modifier l’autre, selon une « attraction surnaturelle à distance » (mes connaissances en la matière sont faibles, j’accepterai les critiques sur cette mauvaise vulgate scientifique). L’amour d’Adam et Eve fait partie de cette constante, tout comme le génie : qui est un étalage de fragments visant à former un tout, et dont les avancées ou les nouveautés en modifient le visage. Cette magie, assez exigeante si l’on ne connaît pas toutes les références, est pour le moins fraîche et brillante.

Si le film peut sonner prétentieux, il ne l’est que dans sa posture qui ne flatte pas l’ego et ne nous prend pas sans arrêt par la main. Le constat que dresse le film est tout de même accablant : les génies, faits de beaux mots, sont eux aussi rattrapés nécessairement par l’appétit, qui est leur moteur crucial, que l’on soit zombie ou vampire. Un constat de ce que le génie pourrait ne pas tenir à grand chose derrière son cadre austère et rigoureux.

Il n’en reste pas moins une belle réussite, un petit bijou étrange qui est tellement à contre courant des temps contemporains (non pas en décalage ou en retard), que nous comprenons mieux l’art poétique de Jaccottet, crucial pour comprendre la grandeur exigeante d’une posture artistique :  « que l’effacement soit ma façon de resplendir ». La beauté est réclusion et oubli.

Par Jean-Gauthier Martin



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