La cinémathèque ghetto de Jean-Go #2 : Black Belt

Black Belt

La cinémathèque ghetto de Jean-Go #2 : Black Belt (1992)

 

Les deux prochains films qui retiendront notre attention seront des films estampillés « Prism Leisure Corporation » ou « Prism Vision ». Vous savez, ces films de merde qu’on trouve dans des bacs de grande surfaces, au prix modique de deux euros. On se dit, chic, je vais en acheter, ça enflera ma collection de nanars, ou de série gentillement B et comique. Mais ici par comique, on entendra bien souvent tragique. Voir un film « Prism » jusqu’au bout, relève souvent du parcours du combattant.

Si ces chroniques vous plaisent, je m’engage personnellement à vous en offrir souvent qui traîtent du Prism. Avant de nous plonger dans la merde sublime et subtile de Black Belt, il faut un peu, pour vous faire saliver, vous expliquer le principe de cette maison d’édition particulière (aussi prestigieuse que Cactus Films). Les résumés sont souvent bien plus aguicheur que le film. Normal me direz vous. C’est une stratégie commerciale bête et méchante. On comprend vite l’entourloupe en se focalisant sur différentes jaquettes. Tous les films durent « 1h45 MN ». Oseraient-ils vendre des films qu’ils ne regardent pas ? Mieux, il arrive que des jaquettes, photos et résumés, ne correspondent pas à ce qui est offert dans la boîte.

Par exemple le film Ranger est vendu comme un film façon Rambo, avec un héros couillu, Peter Harris, qui est prêt à tout casser. Peter Harris est un peu le « je ne suis personne » odysséen, un arlésienne kafkaïenne qui n’arrivera jamais. Le film s’intitule, de mémoire, Mission de sauvetage, et offre un scénario incompréhensible, pour lequel même un priapiste n’arriverait pas à faire durcir son engin. On trouve en fait, merci à Nanarland, que ce film est vendu comme étant Slash le découpeur, avec Ron Kristoff.

Virtual Kickboxing et Sans Pitié ni Pardon, offrent des jaquettes différentes mais avec des résumés identiques (ces deux appellations renvoient en fait au même film, mais les films dans les deux boîtes sont différents). Le film Hydra, montre les secrets de fabrication de ces produits de divertissement qui sont sans doute des VHS passées à la suite directement pressées en DVD. Après le générique final, un château apparaît en boucle, façon commande Repeat A B de votre DVD sur la même note de musique stridente et inquiétante. Une loop malsaine d’un technicien qui a dû oublier de vérifier que toute la captation se passe comme il faut). Bref, je vous invite à découvrir vous mêmes ces délices. Deux films seront au programme. Black Belt aujourd’hui, et un autre, surprise, pour la prochaine.

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Le Menu de tout bon Prism, vous offrant le choix entre Le Film et Les Chapitres (qui sont d’ailleurs toujours au nombre de 8, dans un découpage arbitraire du film)

Ce film est une histoire rocambolesque avec Don Wilson, alias « Le Dragon » qui est vendu comme le plus grand kickboxer de tous les temps – effectivement doté d’un palmarès sportif plus impressionnant que sa filmo. Il n’est cependant pas le Dragon de l’acting. L’histoire, vous le verrez, est labyrinthique et complexe. Le film s’ouvre sur un saxo érotisant apparaissant autant au son qu’à l’image (du Robert Bresson les gars!). On y voit un homme en simili mullet déambulé dans des quartiers qu’on estime mal famés (une ville des 90’s américaine peut-elle être bien famée?)

Le mec fait ses emplettes tout en se faisant suivre par un drôle d’individu. A deux doigts de se faire éliminer, le mec est en fait un génie du combat et sent son assaillant comme par un sixième sens. Baston s’en suit (on sent le gros budget, une supérette étant un beau lieu pour tout casser, ils ne déplacent ici pas une seule boîte, pas un seul produit, et ne cassent rien). Le vendeur, en bon américain, a un canon scié sous le comptoir mais se fait salement planter le bide d’un couteau lancé par le méchant en plein bide (mention spéciale à l’ingé son qui a fait un boulot dément). Le mec vide la caisse (pleine de billets d’un dollar) et file. On nous fait comprendre en filigrane qu’il s’agissait d’un ancien collègue de Don Wilson, qui semble être bien plus qu’un simple petit professeur de mathématiques.

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« Je suis un simple professeur de mathématiques qui n’a rien à se reprocher, et je ne comprends foutrement rien à ce que je raconte et qui ne veut probablement pas dire grand chose non plus »

Don Wilson est donc un ancien agent de la CIA aujourd’hui prof. Il a comme élève son fils, qui peine à se faire une place noble à ses yeux. D’abord à cause de la légendaire discipline du culte de la victoire des asiatiques, mais on comprendra ensuite qu’il s’agit plus d’une manière de masquer le remord de son absence passé, et sa responsabilité supposée dans la mort de sa femme. Il souffre en silence, en bon asiatique, gardant le poids de son secret pour lui. Son fils est un peu rebelle, et sait se défendre des caïds (en truquant des radios pour électrocuter les bullys : WTF ? ) . Les gamins un peu doués de leurs mains et indépendants pour pallier l’absence de paternité véritable sonnent comme un déjà vu appréciable si l’on est gâteux, nous berçant d’illusion d’âge d’or perpétuel tandis que l’on bavasse sur nos épaules, l’oeil torve, devant des fictions médiocres.

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Électrocution radiophonique

Amourette impossible avec une collègue, difficulté de proximité avec son fils etc… Le père célibataire et veuf semble être un archétype des fictions de combat assez fort. Pourtant il est ici faux incapable. Il devra défendre le bout de gras de sa famille pour sa survie. Il était absent du foyer avant le décès de sa femme à cause de son métier à haut risque, du lourd secret qu’il devait cacher à toute sa famille et il a décroché en grande partie pour s’occuper de son larbin ingrat. Le type ayant commis son forfait au début du film débarque avec un commando armé selon la jaquette, et une bande de ploucs malfaisant en réalité, pour essayer de le zigouiller. On comprend qu’il est une sorte de mafiosi de fête foraine. Bref, son passé l’a rattrapé. Il demande la protection de la CIA qu’il obtient, mais il est ETRANGMENT, déjà attendu dans sa retraite en forêt qui donne lieu à une baston mémorable.

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Coup de tiag dans la gorge, c’est quand même radical et méchant

Et là, gratuitement, sans crier gare, le film va se passer en Irlande, lieu plus à même de cacher un ancien de la CIA. Plan d’hélicoptère façon National Geographic, musique celtisante. On parlait d’Ulysse homérien, et voilà que l’histoire nous transporte sur les terres de Joyce. Le film est sans doute la clef de voûte qui lie ces deux œuvres, comme dans une faille temporelle à la K Dick. Black Belt a inventé ce lien dans un a posteriori qui est en fait a priori. C’est en regardant Black Belt que Joyce a pensé à composer Ulysses.

En tout cas, l’histoire se gâte, le scénario devient lui même de plus en plus brouillon, mais pour résumer on comprend que la CIA trempe dans le business de la mafia, et donc de ce sale type du début, Don Carlo Gianini (qui vient de Corléone en Sicile LEAULE), chargé d’éliminer Don Wilson (son personnage, of course), pour le faire taire. Etant le seul capable de faire le lien entre la CIA et la mafia. Il bossait jadis en Italie, en secret bien entendu puisqu’il doit en être ainsi de tout ce qui se passe dans sa vie, pour éliminer Michelangelo Leoni (une sorte de JFK, une étoile montante du parti socialiste) évincé par la CIA pour éviter que la Russie n’aie la mainmise des relations avec l’Italie.

Que dire globalement du jeu d’acteur, pathétiquement réhaussé par une VF scandaleusement outrancière ? L’emploi de la grosse voix de gros dur au cœur tendre est de mise, pensant rajouter à l’émotion du personnage. Or comme chacun le sait, l’émotion suscitée par un personnage est souvent inversement proportionnelle à la grosseur de la voix. Tous les ingrédients du mauvais film d’action sont présents, entre combats mal chorégraphié, mais parfois assez bourrins, course poursuite minable en accéléré, intrigue géopolitique à tiroir, blonde vénéneuse traîtresse, le méchant voulant devenir numéro un par instinct de lucre, duplicité totale dans l’intrigue (Don Wilson a son nom d’emprunt et son nom véritable, que nous ne voulons même plus prendre la peine de chercher, il y a une relation conflictuelle entre son fils et lui, son fils et lui ont d’ailleurs un rencard le même jour, à l’endemain [forme ancienne de lendemain] de ces péripéties grotesques…) le tout dans un art poétique d’ellipses et d’imprécisions légères, qui placent le film entre la série B et le film d’auteur moisi.

Sans vouloir vous gâcher la fin, mais plutôt en guise de possible réflexion, disons que Black Belt clôt sa boucle dans un tour de passe passe scénaristique qui donnerait le vertige à un fan de hard SF.

« Je ne te mentirai jamais plus… Je t’aime…

– Je t’aime moi aussi (voix d’outre tombe) PAPA…

– Ca d’vait être drôlement dur à dire.

– Ouais

– T’inquiète pas… j’sais garder un s’cret moi ! (si quelqu’un a déjà vu cette abréviation, qu’il envoie un courrier aux « Amis de la misère désuète »)

Tout le film semble avoir tissé son réseau théorique et sa praxis pour aboutir à ce point qui le contiendrait entier. Splendide et majestueux, ce final, qui ne vous gâchera rassurez vous pas l’intérêt de voir le film, devrait pourtant suffire à vous convaincre de vous y ruer.

 

Par Jean-Gauthier Martin



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