Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – Upstream Color

Upstream Color 1

Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – Upstream Color 

Film américain de Shane Carruth, en compétition internationale

 

C’était l’un des événements du FEFFS. Après une sortie aux États-Unis et une incertitude grandissante sur sa sortie française, on y a eu droit : le dernier rejeton de Shane Carruth concoure au titre de l’Octopuss d’or. Ceux qui partagent mon engouement pour la sortie de ce film comptent sans doute parmi  ces fans de Hard SF, qui avaient adoré se faire matrixer le crâne à coup de paradoxes temporels dans Primer.

En ce qui nous rapproche ici, il paraît décidément ardu de résumer le film, voire même de le chroniquer parfaitement, tant il se dérobe à la compréhension du spectateur. Très brièvement, il s’agit d’une histoire très complexe, pour ne pas dire amphigourique, d’ingestion de vers transgéniques. Ces vers se trouvent dans les racines d’une plante de bord de rivière. Quelques plans permettent de nous faire comprendre que leur ingestion permet de créer une relation entre le corps et l’esprit de deux personnes. Un personnage « the Thief » (le voleur), vide les comptes en banques et les esprits de personnes auxquelles il fait ingérer le ver.

Le ver est un motif fantastique que l’on retrouve dans la littérature du XIXème siècle, en tant que véritable symbole de peur : aussi bien celle de l’aliénation (au sens propre de « devenir autre », devenir l’hôte d’un autre) que de l’enterrement prématuré. Le voleur contrôle donc ces cobayes, et les force, en plus de se départir de leur fortune, à recopier des pans entiers de Walden par Thoreau, et d’en constituer des chaînes que l’on devine être les maillons implicites de l’histoire. Quoi le fuck ? C’est à n’y rien comprendre… De même, ce shaman d’un nouveau genre explique aux hypnotisés qu’ils sont séparés du monde par une clôture, que lui seul est à même de rompre, une fois l’enchantement terminé.

Le film dépeint la complexe reconstruction qui suit cette intrusion dans les finances et la psyché d’autrui. Deux victimes de ce ver obscène se retrouvent, s’aiment. Leur existence est mise en parallèle avec celle de porcs : en effet, le ver ayant parasité son hôte est greffé dans un cochon par intervention chirurgicale par un mystérieux charlatan. Un musicien télékinésique cosmique capable de suivre le destin des vies des anciens infectés par apposition des mains sur ces êtres porcins est l’éleveur de cet étrange troupeau.

Il compose sa musique avec les bruits rudimentaires de la Nature, et s’inspire des vies des autres qu’il arrive à percevoir sans être perçu par les personnes en question (jusqu’à un certain point à la fin du film). Quand ce dernier n’est pas convaincu par des éléments du troupeau ou par ses symphonies, il les jette à la rivière, créant une réaction chimique transgénique d’une couleur bleutée à même de créer à nouveau les fleurs desquelles sont extraites les vers.

C’est un cycle transgénique, contre nature, que l’on est amené à suivre tout au long d’Upstream Color, qui veut littéralement dire « la couleur en amont » ou « contre courant » (symbolisant l’ambiguïté du film par le terme). Par ailleurs, ces cochons sont maintenus dans un champ clôturé, qui fait référence à la phrase du voleur. L’enjeu pour les personnages, ne comprenant pas exactement ce qui leur est arrivé, est de réussir à briser cette barrière, en substance, de se débarrasser dans l’anti naturel de l’existence. Le couple de porcs qui contient une partie de l’esprit des protagonistes cherchent justement à briser la barrière, et font bande à part, à mesure que leurs avatars humains cherchent leur vérité.

On ne sait jamais si l’on est dans un poème, dans une allégorie, ou encore dans une véritable histoire qui dépeindrait le cycle de naissance de ces vers symboliques. C’est bien là l’un des problèmes fondamentaux du cinéma d’auteur et intellectuel. Là où la littérature permet facilement de prendre un lecteur au piège dans un système de symboles (le texte étant composé lui même de symboles), dans un rapport intériorisé et mental au texte, le cinéma doit s’évertuer dans une telle situation à montrer par des images, des choses qui n’existent pas. Si le processus vous semble identique, je ne vous dirai pas que vous avez tord. La différence est certes infime et réside en ce qu’une image purement visuelle impose son existence substantielle au spectateur, avec un potentiel de transcendance moins élevé que celui d’une page ou d’une mélodie.

 Upstream Color 2

Si l’exercice est souvent réussi dans le cinéma moins accessible, il donne souvent lieu à des instants ridicules, prétentieux, pour ne pas dire emmerdants (dans la majorité des cas). On se trouve malheureusement avec ce film à la croisée de ces chemins. Sans être absolument raté (l’atmosphère poétique qui se dégage du film est plutôt envoûtante), c’est sur le fond que l’on reste plus pantois. Cette espèce d’allégorie de la crise économique (avec le personnage du voleur, tous ces rappels que nos vies ne nous appartiennent pas), rappelant notre lien constitutif avec le porc, semble parfois lourde voire bien pensante. L’usure de l’être humain, mise en image par une sorte de drôle de conspiration, qui ne tient que moyennement debout. On frise parfois même le ridicule dans la sur-complexité, tant et si bien que l’on pense à l’adage : « ce n’est pas parce que c’est bizarre que c’est intelligent ».

De plus, on se sent rejetés de façon élitiste de l’intrigue, notamment si l’on a pas lu Thoreau, qui est sans doute la clef d’interprétation du fil sous-jacent de l’histoire comme nous l’évoquions, fil d’Ariane plus poétique et moins accessible. Face à Primer, le choix est vite fait. Sa complexité arrivait à déboucher sur quelque chose de déroutant et complexe tout en étant plus convaincant. Cependant, la tâche qui consisterait à parler d’un tel film en ne l’ayant vu qu’une fois, en y ayant quasiment rien compris – puisque les interprétations peuvent diverger et être vastes – serait une gageure.

D’une façon similaire, Southland Tales de Richard Kelly avait été gentiment boudé par la critique au moment de sa projection au Festival de Cannes cru 2005. Au point d’ailleurs qu’il n’est sorti qu’en DVD sous nos latitudes, à grand coup de promo NRJ complètement déplacée. Si ce dernier est pour ma part plutôt au dessus d’Upstream Color – en ce sens que l’excès presque baroque du conduisait malgré tout à une possibilité et surtout une envie de compréhension, portées par une trame, au delà des apparences labyrinthiques du film – nous sommes ici dans un rapport intime à l’image qui ne se prête que difficilement à l’exercice d’une critique.

C’est une des nombreuses difficultés de la critique littéraire, plus forte encore quand elle est cinématographique : convaincre d’une idée sous-jacente à un texte semble plus concevable que pour un film, du fait du rapport intime duquel nous parlions précédemment . En effet, la relation au texte est intériorisée, là où le film, dont les images marquent différemment selon ce que nous pouvons les intérioriser, a une extériorité palpable bien plus grande que les arts écrits…

L’avis exprimé est valable en fonction d’une certaine manière d’aborder le film, qui pourra changer demain (rassurez vous, on ne mettra pas cette chronique perpétuellement à jour, quoique l’idée serait intéressante). On attendra donc, pour en extraire tout le sens (chose impossible), de revoir le film plus posément, et pourquoi pas de lire Walden. L’activité de copiste de Thoreau dépeinte dans le film, dans le but d’en faire des chaînes est intéressante, au delà du symbole méta-cinématographique qui constituerait l’empreinte génétique d’Upstream Color. Il y est question de notre capacité de se libérer de ces chaînes, pour arrêter un cycle d’aliénation.

Une invitation à la rébellion ? Vous en êtes les seuls juges. Le pari de dérouter le spectateur est en tout cas réussi, mais encore une fois, sur la pure valeur d’un film fantastique, ce film peut-il être jugé ? J’en doute. Upstream Color est un de ces films ouverts, qu’un simple avis ne suffirait pas à faire vivre. Il s’agit d’une expérience, d’un travail lourd de compréhension et d’exécution (rappelons que Shane Carruth, tout en étant acteur principal a écrit, réalisé, produit le film, et même composé la BO) qui naît bien plus dans le débat que dans une perspective nombriliste de scribouillard du cinéma. Mais la mayonnaise peine quand même à prendre.

Par Jean-Gauthier MARTIN   « J’ten foutrais du porcin »

Liens utiles :

Site du FEFFS

Facebook du FEFFS



Laisser un commentaire

CAPTCHA *