Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – For Those In Peril

For Those In Peril 1

Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – For Those In Peril

Film écossais de Paul Wright, en compétition internationale

Autre OVNI de la compétition du FEFFS, For Those In Peril s’apparente lui aussi plus à un film d’art et d’essai qu’à un pur objet de cinéma fantastique. On pourrait comprendre en revanche la raison de sa présence dans la compétition. Il s’agit de l’histoire d’un pauvre hère, revenu de mer seul survivant après une tempête qui n’arrive pas à se faire à l’idée du trépas de son frère. Le tout est sous tendu par un folklore bien écossais de diable des mers, de sourdes rumeurs jaillies des tempêtes nocturnes.

Le film est particulièrement contemplatif, voire poétique. La beauté des images est cadencée autour d’une promenade au cœur d’une rêverie solitaire, qui se dévoile petit à petit au cour du film. L’amour fusionnel et fraternel que l’on imagine sans faille se révèle criblé de rifts, qui nous apparaissent sous la forme de bribes de souvenirs et d’archives familiales (vidéo amateur pour la plupart).

On comprend surtout que le héros est troublé jusqu’à la moelle, qu’il ne perçoit pas le monde tel qu’il est – y en a-t-il seulement un qui serait substantiel ? – et que ce penchant pour la rêverie ou la perte de soi, ponctué en filigrane par la certitude de l’éternité d’un frère défendant, façonne toute la narration du film. Les marins du village le haïssent à la mesure de leur esprit superstitieux. Dieu sait qu’un unique rescapé d’un naufrage n’augure rien de bon, et est fort peu apprécié.

C’est d’ailleurs l’un des propos forts du film : les noyés sont plus honorés que les rescapés, dans ces contrées bouseuses et viriles. For Those In Peril propose la monstration des méandres tortueux d’un monstre marin, qui n’est autre qu’un esprit dérangé qui s’est encore plus brûlé les ailes, à trop avoir voulu chatouiller les ondes des folklores qui ont bercé son enfance, portées par la tendre voix de sa mère. Le tour de force du film réside dans la puissance créative qui mène à la peinture presque cartographique d’une famille, d’un peuple, de l’esprit humain.

Mais avant que l’on ne me reproche de tout apprécier, j’expliquerai en quoi ce film se perd un peu, tout en perdant le spectateur en cours de route. Il ne s’agit pas, après ces quelques éloges, de lapider un bon film, mais de nuancer la manière dont il se répercute sur l’esprit du spectateur. C’est là dedans que réside toute la difficulté d’un pareil exercice.

Tout de même, si l’on critique parfois les tours plus classiques que prennent les films de genre, on notera que l’art et essai n’échappe pas non plus à ses poncifs, ses bizarreries qui créent plus d’intellectualisme qu’elles n’en contiennent vraiment. Les allégories de transferts, de problèmes psychologiques divers ne sont pas non plus d’une somptueuse originalité, que ce soit dans leur réalisation ou dans leur épaisseur. Le motif de l’homme perdu dans ses démences est, lui aussi, éculé et ponctué de moments attendus (le pauvre couple frère du défunt/copine du défunt, qui tend à s’aimer par une projection morbide mais débandée à temps, ou encore la manière dont le brouillage du réel passe par la psychose…).

Mais ces clichés n’empêchent aucunement le film d’être épais et pour le moins original dans son développement. De la même façon, c’est un instant attendu de ce qui serait une littérature fantastique de dépeindre méthodiquement toutes ces phases psychiques (un brin de divertissement n’enlève pourtant rien à la profondeur d’un message). Bémol au final, qui, pour ceux qui le verront, constitue l’un de ces paradoxes cinématographiques qui ne peuvent exister de la même façon en littérature. On voit la matérialisation des légendes écossaises, de la psychose, de l’éducation reçue par ce jeune homme, se matérialiser dans un objet. Si je ne vous dirai pas lequel, il contient un élément problématique, moins déroutant que convaincant.

For Those In Peril 2

Tout le monde semble le voir authentiquement, alors qu’il est une cristallisation imaginaire. En littérature, on peut brouiller les pistes narratives et perdre le lecteur, puisqu’il est dans un rapport imaginaire avec l’œuvre qu’il lit. Il y a une dissociation entre narrateur et personnage. Or le cinéma, offrant une image « obligatoire » (qui a des répercussions différentes sur l’affect de tout à chacun, mais une nature monolithique d’image, échelonnée selon des plans, une matière pure, et même des personnages incarnés par des acteurs qui se répètent selon les films, des personnages dont on nous force à reconnaître un visage), les plans plus littéraires et poétiques transposés sur pellicule (l’expression mourra), créent de forts paradoxes.

On ne devrait pas voir cet artefact poétique de la folie. Le point de vue de celui qui en est victime n’étant plus en scène, la caméra se focalisant sur les villageois et la mère du petiot. On devrait logiquement ne pas le voir ainsi. C’est pourtant ce qui arrive sur cette plage. Le point de vue du personnage principal domine, alors qu’il est en absence. On pourrait certes imaginer que cette ultime vision serait une allégorie des légendes cristallisées, mais on pourrait en douter, tant la chose ne suffirait à nous convaincre. Ou cette vision ne concernait uniquement le spectateur ? Truchement un tantinet trop artificiel. L’adage selon lequel ce qui se conçoit bien s’énonce clairement semble souvent faire défaut au cinéma quand il cherche à se faire littéraire.

Si nous avions affaire à une manipulation du spectateur, toute hitchcockéenne, c’eût été fortiche. Or, c’est ici un peu fort de café, pas pleinement convaincant, en ce que ce final semble avant tout chercher à complexifier les points de vue et la symbolique du film. L’art de la poésie est difficile à mener au cinéma, puisqu’il nécessite un en dehors de son support pour exister : la poésie fait appel à une référence au monde, ou aux mots eux-mêmes, qui véhiculent une image partielle que le lecteur doit reconstituer de façon particulièrement intense. Or, ce distinguo est moins sensible au cinéma, nous l’évoquions déjà à propos d’Upstream Color, puisque l’image existe certes, dès lors qu’elle est perçue, mais qu’elle dispose d’une substance véritable. La substance du mot est certes physique, mais elle confère toujours à un ailleurs, à un média pour exister (exister pour un mot, c’est être entendu, ou ne pas l’être. Deuxième posture qui approche souvent de la pose, ou du cataclysme métaphysique façon Artaud).

Sans pour autant faire une logorrhée emmerdante qui rappellerait les bases de Cratyle et Hermogène, il paraît important de faire référence à ces notions, tant le cinéma d’auteur se veut proche d’une conception littéraire, abstraite du réel, tout en offrant, certes qu’un point de vue du réel, mais une reproduction de celui-ci. On comprendra donc pourquoi ce final, en nous imposant un en-dedans du point de vue, par l’aspect charnel de l’image, ou l’aspect viscéral de la psychose du héros, la transformation alchimique finale en un en-dehors (comme si la folie se répandait à tous), donne lieu à un paradoxe dont seuls le questionnement sur le voyage dans le temps a un égal.

Poésie et cinéma ne font pas forcément bon ménage. N’est pas Tarkovski qui veut ! For Those In Peril mérite toutefois que l’on s’y attarde, tant il réussi à offrir au spectateur un voyage mouvementé, dans une triperie que l’on sent se mouvoir en chacun de nous. L’errance de nos âmes qui cherchent sans cesse des formes dans lesquelles s’incarner. Une fois n’est certainement pas suffisante pour juger du film. La critique cinématographique devrait d’ailleurs plus se faire selon les termes de la musicale. S’imposer plusieurs visionnages pour être percutante.

For Those In Peril est à voir pour l’expérience proposée, posant sans doute des questions de cinéma cruciales à approfondir pour lui donner un nouveau souffle dans sa manière d’exploiter un point de vue ou de la métaphysique. On approche sans doute d’une nouvelle « école » – diablerie de mot – qui serait connexe à la littérature fantastique et qui permettrait peut-être la création d’une poécinémie (poésie cinématographique pour elle-même) mais qui devrait peut-être – loin de moi l’idée de donner une idée mal placée, voyez cela comme une piste de réflexion – s’inspirer de la légèreté de ses prédécesseurs, et de la nature profondément divertissante et métaphysique d’un roman comme Aventures d’Arthur Gordon Pym, qui constitue sans doute une belle ouverture à ce film.

Par Jean-Gauthier MARTIN, revenu du péril ?



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