Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – Graceland

Graceland 1

Festival Européen du Film Fantastique de Strasbourg – Graceland

Film philippo-canadien de Ron Morales dans la catégorie « Crossover »

 

Je choisis les films que je vais voir, ce d’une manière générale, selon les préceptes que mon grand frère m’a inculqués : « s’il y a un mec chevelu et vénère sur la pochette, fonce ! ». Ce son de cloche n’a pas laissé de retentir dans mon appréciation de Graceland tel que présenté dans le fascicule du FEFFS. On y voit en effet un philippin chevelu, barbu de surcroît, tenir un pétard que nous estimons être – en parfaite connaissance de notre ignorance absolue dans le domaine des armes à feux – un putain de beau calibre. Le titre sonne de façon chatoyante à l’oreille de tout fan (avoué ou inavouable) du King.

Mais point de chanteur rock obèse qui s’enfile des sandwiches banane/bacon ou d’autres antidépresseurs plus chimiques, ni même de mecs en costumes à paillettes se baladant en Cadillac rose, arpentant les rues de Memphis tout en tirant sur les arbres avec le pétard susnommé. Non. On a droit à un film philippin disions nous, chose assez rare sous nos latitudes pour être soulignée, dans la tradition d’un genre particulièrement saisissant : le film de vengeance. Si le cinéma asiatique y excelle, il semblerait que la raison soit de deux ordres, quand on connaît la tradition de l’honneur qui entoure les folklores orientaux, dont on fait souvent de gros clichés façon omelette (les mauvais films de Kung-fu occidentaux en sont la preuve). Si ces raisons diffèrent, elles restent avant tout culturelles.

Le Kung-fu, est l’une de ces matérialisations culturelles de l’importance des motifs vengeurs. Souvent un héros doit sauver la veuve et l’orphelin, pris aux mains d’une bande de vilains, autant pour son honneur que pour le triomphe du Bien. Le héros est un humble paysan, un moine, un petit scarabée, qui fait montre d’une force herculéenne qu’il décide souvent d’ailleurs d’utiliser uniquement lorsque la vie de sa province est en jeu. Scénario aussi basique qu’efficace, tant et si bien qu’on ne comprend pas pourquoi ce genre de cinéma, qui ne diffère pas tant que cela de nos coutumes, peine à se faire une place de choix dans nos cœurs occidentaux. D’autant que l’honneur se conquiert par la voie des mandales et non celle du flingue, au contraire de John Matrix (alias Schwarzi) dans Commando. Souvent d’ailleurs, le Kung Fu est autant un instrument de propagande qu’une manière de réécrire l’Histoire (tout comme les épopées antiques ou Rocky IV). Point d’arts martiaux dans Graceland, mais il nous semblait utile de dégrafer un peu pour vous la robe des charmes subtiles de l’Orient.

L’autre pan de l’importance du motif de la vengeance dans le cinéma asiatique est elle aussi culturelle, mais témoigne d’un schéma plus intéressant. Il semblerait que les auteurs, réalisateurs de ces contrées aient parfois mieux saisi l’enjeu dramatique des textes tragiques qui ont forgé la culture occidentale, en y insufflant un élan de nouveauté et d’intensité. Comme une lecture continuelle et exacte de l’humanité et de ses tréfonds, qui ne connaissent quant à eux pas de frontières. C’est ces deux mouvements (tradition cinématographique d’une part, et tradition occidentale réactualisée de l’autre) qui font que l’on apprécie, ou que l’on déteste la rigueur du cinéma asiatique, a fortiori quand il y est question de vengeance. Tant et si bien que désormais, ce soit l’Asie qui fasse figure de référence dans le domaine de la vengeance pour les occidentaux (pensons à Kill Bill).

Graceland 2

L’histoire du film est simple, sombre : Marlon, chauffeur d’un notable philippin qui lui fait sillonner la ville dans tous les tripaux mal famés dans lesquels il peut étancher sa soif de jeunes prostituées, se voit licencier par son patron. Le motif n’est pas très clair. Il a peut-être à voir avec la dernière  » conquête  » du notable , que ce bellâtre, ce grand romantique, a droguée et saoulée pour atteindre son but. Marlon la ramène chez elle dans un état second. Icelui, pris de pitié, donne le reste de l’argent que ce gripsou mal-baisé a refusé de donner dans son entièreté à la gamine. Cette dernière meurt, et la mère accuse le notable. Manque de bol pour Marlon le lendemain, alors qu’il va chercher sa fille Elvie (d’où le nom de Graceland sans doute), ainsi que celle de son patron à l’école, il se fait prendre en embuscade par un policier qui a eu vent des saloperies de l’homme politique. Il tue la fille du patron, et embarque celle du chauffeur. Ce dernier se fait assommer, et se voit, par téléphone, contraint de jouer les intermédiaires. Il doit faire croire à son ex patron que sa fille est toujours vivante, et qu’il doit payer une rançon (cruel, disions nous). Le héros du film sera accusé d’être derrière ce stratagème, et s’en suit une horrible double reconquête : celle d’un homme qui doit courir après sa fille, mais aussi maintenir en vie les espoirs d’un autre père, moins scrupuleux et plus ordurier, qui ne sont plus que chair morte.

On n’ira pas plus loin dans ce long résumé, mais comme il est peu probable que le film connaisse une grande distribution en salles, autant vous en faire profiter. Et nous préférons vous laisser le  » meilleur  » (s’il y en a un dans le pire), dans le cas où vous verriez quand même ce film. En lui même, le background est assez prenant. Le film choque, interroge et interpelle (notamment dans les tabous pasoliniens qui consistent à filmer la nudité de l’adolescence). Ron Morales a tourné Graceland en 17 jours, sans autorisations, à la volée. Ce côté bricolé, lourd et sale, se ressent dans l’atmosphère nauséabonde du film. Rien qui ne puisse choquer cependant les adeptes de cinéma asiatique, loin de là.

Ne connaissant que très peu la situation philippine et ayant autre chose à faire – je ne vous cache rien – que d’étudier la question sans faire de raccourci, on sent se dessiner au cœur du film le portrait dur d’une société de même (pour reprendre un terme héraldique, et aucunement faire une phrase flanquée d’illettrisme). Cette contrainte de réalisation en tête, on comprend alors le talent de Ron Morales, qui consiste à mener de front une alliance véritable entre l’intensité du contenu de l’oeuvre qui reprend le rythme de sa création :  un aspect d’urgence, de saleté, qui transpire autant dans la vision du monde que l’on nous donne à voir, que dans son scénario haletant.

Sans pour autant avoir l’étoffe d’un classique du genre, Graceland demeure un film de bonne facture. Il semble lui manquer cependant quelque chose pour faire figure d’indispensable absolu. Si l’on peut difficilement juger le jeu d’acteur, par la barrière de la langue d’une part (une langue d’ailleurs assez fascinante, bâtarde, et comme gangrenée par l’anglais, le français, l’espagnol) et de la culture de l’autre (la manière dont une émotion se traduit en Asie peut-être bien différente à celle de l’Occident) il semblerait que le personnage principal soit incarné de façon attachante, manquant cependant du charisme d’un Choi Min-sik (Old Boy) pour soutenir toute la lourdeur qui pèse sur ses épaules. Graceland a néanmoins le mérite de ne pas laisser indifférent, et de secouer le spectateur en ayant cependant rien de bien « fantastique ».

Par Jean-Gauthier MARTIN

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