FEFFS 2015 : The Lobster – Avec ou sans mayo ?

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FEFFS 2015 : The Lobster – Avec ou sans mayo ?

Film greco-irlandais de Yorgos Lanthimos. En compétition.

Les mondes étranges semblent être une toile de fond de cette édition du FEFFS (de Crumbs à Der Bunker). The Lobster, prix du jury cannois est un peu l’antichambre de l’île du docteur Moreau dont nous parlions à propos de The Howling : dans un monde idéal, les célibataires sont conviés à passer du temps dans une sorte d’hôtel pendant 45 jours. Le soir, ils doivent se mettre en chasse de ceux qui ont déserté (ils restent étrangement dans la forêt plutôt que de fuir. La fuite est rendue en effet impossible par le fait qu’une personne seule est vite interrogée dans la rue. Ne pas être en couple est interdit) à coup de fusils tranquillisants. Une personne chassée, c’est un jour de plus à passer à l’hôtel.

Mais pourquoi vouloir gagner des jours d’enfermement dans un cadre étrange, puant la naphtaline des accoutrements obligatoires jusqu’au décor ? Non seulement pour trouver quelqu’un (attention à vous si ce n’est pas une âme sœu… et attention à la masturbation), mais surtout pour ne pas être voué au châtiment ultime en cas d’échec : être transformé en animal. Rassurez vous, un animal que vous aurez choisi. D’où ce titre un peu farfelu. Colin Farrell souhaiterait être un homard.

On sent très vite que l’on ne va pas nous prendre par la main : l’ensemble est bigrement absurde. Comme souvent dans ce registre, les personnages sont bloqués dans des mécanismes que le monde tel qu’on le comprend n’englobe pas. Ils sont en décalage, plus par rapport à nos attentes qu’à une macrostructure qui a ici choisi de se régler autour de l’aléatoire. Comme souvent dans ce registre, les personnages ont un problème avec la notion de désir, de sexualité, d’empathie… bref, de tout ce qui fait, ou devrait faire un humain. Un humain bien animal au naturel (on compte pas mal sur les phéromones dans la quête de l’âme soeur. Une femme de ménage vient se frotter à vous tous les matins comme les animaux en rut le feraient sur un arbre… Oui c’est particulier, on vous a prévenu).

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Un moyen de s’interroger en profondeur sur ce qui fait notre nature. Plutôt que de renverser l’état du monde par le carnavalesque (qui fait du fou le roi pendant une journée, dans un rituel salvateur), l’absurde est la version badante ou plus aboutie d’un univers rabelaisien. Qui choisit le jubilatoire comique d’abord, mais comme pour permettre de détruire l’ordre des choses, et le remplacer par une sensation de malaise.

Le rire resterait l’ultime alternative face au suicide. Suicide duquel on décide de rire dans The Lobster. Cela nous fait d’ailleurs penser que nous sommes bien heureux de ne pas être au Québec. Si nous parlions de « homard » pour le titre, vous vous perdriez constamment entre le titre du film et le nom générique de l’homarus americanus. Vous pourriez croire que vous lisez une recette jusqu’à l’instant ou vous réalisez que le carnavalesque ne se vend pas chez Ducros.

Comment parler d’amour dans une société où l’on serait forcés à s’aimer ? Une question qui sonne encore plus intéressante à l’heure où il semble essentiel de bien afficher son bonheur et son épanouissement sexuel, que ce soit sur les billets sexo des blogs ou sur les réseaux sociaux. Derrière la destruction de la nature même des sentiments amoureux, par l’absurde, on peut se demander si l’on détruit vraiment quelque chose, ou si l’on assiste pas, avec quelques étranges facéties, à une tentative de portrait d’une réalité plus réelle que la réalité.

The Lobster, derrière son comique grinçant et très efficace – avec des gags très visuels, comme une scène de bal nocturne pittoresque qui se déroule en fait en plein jour – interroge malgré tout la nécessité et la vérité du sentiment amoureux. Comment il est insidieusement guidé, que ce soit du côté des procréateurs de l’hôtel, ou des rebelles de la forêt. La liberté d’agir est peut-être la plus difficile. Le sentiment amoureux lui même peut dicter ses conduites, en bien comme en mal.

La fin, tout comme l’ensemble du film reste ouverte à toute interprétation… s’il y a encore quelque chose à interpréter dans ce monde de cinglés. Captivant et drôle, The Lobster semble avoir fait l’unanimité. Comme quoi il est possible d’être fédérateur sans avoir à se prostituer à rogner sans cesse à l’os des mêmes resucées et sans saveur.

Par Jean-Gauthier Martin



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