FEFFS 2015 : TAG – « Select yooo fighta »

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FEFFS 2015 : TAG – « Select yooo fighta »

Après cette petite référence vidéoludique au Joueur du Grenier (parce que oui, le FEFFS est aussi un festival geek, qui cherche à promouvoir le monde du jeu vidéo) et à Kasumi Ninja sur Jaguar, en rapport direct avec le titre du film, il est temps pour nous d’en parler directement : le terme de « tag » évoque autant l’esprit d’équipe, que l’idée « d’identifier » quelque chose (donc en substance chercher à le localiser, le comprendre), ou encore la forme du jeu de simulation.

Si Ni le Ciel, Ni la terre, interrogeait un peu la place du spectateur face à un film, ou d’un homme face au monde, Sion Sono cherche à porter à la lumière du jour l’identité du monde et de ses bifurcations, mais surtout ce que c’est au juste que d’être un personnage, prisonnier d’une fiction.

Un procédé finalement assez littéraire, généralement abordé implicitement, avec humour ou avec lourdeur conceptuelle, on ne le fait que rarement vers son apparence originelle au cinéma, littéraire comme nous le disions. Si l’on pense à Jacques le Fataliste, l’expérimentation des limites de la fiction et du personnage, se fait par l’humour. Réalité était un bon exemple récent et réussi de mise à mal de la notion de fiction et de réalité. Mais on fait rarement dialoguer les personnages avec leurs créateurs ou avec le spectateur, tels qu’ils sont finalement des êtres vides, reproductibles, clonables, que l’on lacère par plaisir.

Une illustration sans doute aussi de l’image des femmes dans la fiction, de la fiction que l’on se fait autour de cette vision. Par extension vers la notion complexe de personnage et de rapport à son univers de carton pâte.

Si nous allons peut-être plus accentuer cette chronique sur une tentative d’interprétation (qui comme son nom l’indique est une tentative), c’est que l’on sent, au fond de nous, que le film va se faire bouder par son caractère très déjanté, nippon, « space », et que cette poétique cinématographique puissante derrière ce que l’on pourrait imaginer comme ridicule, pourrait allègrement passer inaperçue.

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Difficilement résumable, Tag raconte l’histoire d’un cauchemar sanglant d’une lycéenne qui ne fait que continuer, ne jamais appeler d’autre réveil qu’une prise de conscience : une prise de conscience que l’on a changé de dimension (comprenez par là que l’on suit un personnage qui garde son âme, mais qui change d’apparence. Elle s’en rend compte par le biais de reflets dans des miroirs. Artifice peut-être un brin trop psychanalytique, mais passons). En fait, de visions en visions, d’univers en univers, la protagoniste, coincée dans des mondes exclusivement féminins (un féminin puissant, mais aussi mis à mal par le sexe masculin) cherche à se concevoir : comme une identité physique et mentale, mais aussi à se concevoir dans son rapport au monde. Qu’est ce qui fait un « événement » ? Qu’est ce qui imprime une trace dans le chaos ? Je peux faire un choix, mais un autre moi, dans un autre univers, pourrait ne pas le faire. Elle fait équipe avec l’avatar de sa meilleure amie pour passer d’une dimension à l’autre.

Cet étrange effet papillon est au cœur de l’interrogation de Tag : on peut choisir d’agir contre la marche attendue des choses, et ainsi « vivre », mais on peut constater qu’il y a des parties qui découlent de nos actes qui nous échappent et que l’on ne peut pas maîtriser. Prenez une plume que vous lâchez. Le geste prédit la chute, mais ne peut prévoir la trajectoire. De cet imprévisible naît la dimension ultime : celle d’un personnage (que ce soit la femme telle qu’elle est fantasmée par les hommes et par l’industrie du divertissement, ou tout simplement la notion de personnage crée de toutes pièces) soumis à la conscience d’un rêveur (ou artiste), qui peut lui même perdre le fil de ses rêveries ou de son œuvre. Quand bien même il fantasmerait une fin rêvée, une symbiose avec ses personnages, il se heurte souvent au mur du monde qu’il a crée mais dans lequel il ne peut pas ou plus pénétrer… La créature souvent domine le créateur, et s’affranchit des règles. Les deux entités communiquent… il y a une porosité entre elles… mais un geste, écrire un livre, faire un film, aboutit à l’œuvre… qui elle même a contenu des trajectoires imprévisibles et qui n’appartiennent plus à personne par la suite.

C’est dans cet entre deux, ce point de jonction que le film se situe.Tag incarne typiquement ce que doit être un bon film : une claque, avec un sentiment d’inexprimable. Peu importe que l’on ait tout compris ou non, il n’y a rien de bien étrange à cela, puisque cela sert plus à briller dans les cocktails. Non, les beaux films sont ceux qui obligent à un peu de silence, qui produisent des émotions particulières, physiques, viscérales.

Si l’on me reprochera sans doute de choisir d’exprimer avec des mots ce qui n’en appelle pas, c’est qu’il était de mon devoir de prendre la défense de ce film, mais aussi, différemment, de mettre ces impressions en lumières. On a rarement écrit plus belle poésie que par le fragment, la fin, et le silence. Mais il a fallu malheureusement l’exprimer par des mots. Une gageure bien humaine qui se clôturera sans doute par un néant en forme de page blanche. La fiction, quatrième dimension replié dans la notre, nous survivra sans doute. Ce que nous invite à penser le film, derrière les rires et le sang.

Par Jean-Gauthier Martin.

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