FEFFS 2014 : White God – Essai de poésie canine

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FEFFS 2014 : White God – Essai de poésie canine

Film hongrois de Kornel Mundruczo

White God, dont le titre énigmatique fait penser peut-être la divinité blanche de Poe qui contrôlerait en secret l’humanité, depuis l’Antarctique, est un film assez particulier et qui a déjà été plébiscité par la presse ou les professionnels du cinéma – puisqu’il a remporté le prix de la catégorie « Un Certain Regard », rubrique cannoise assez méconnue qui présente aussi bien des films qui ne trouveront jamais de distributeurs, de petits chefs-d’oeuvre méconnus à des films d’auteur un tantinet prétentieux.

Rien d’ésotérique et de purement fantastique dans le film, sinon dans l’aspect dystopique de la Hongrie telle qu’elle y est dépeinte. On connaît la montée en Hongrie des idées extrêmistes ces dernières années. Le film est une critique de cet état d’esprit, mais se base sur une loi qui a fait un flop : l’Etat avait pensé taxer les chiens de races qui ne provenaient pas de Hongrie ainsi que les bâtards, pour, en résumé, rester entre gens biens. White God parle d’un monde dans lequel une telle loi aurait été appliquée systématiquement, avec tout ce qu’elle implique, aussi bien dans notre relation à l’animal, que dans le rapport entre les hommes.

Le film s’ouvre sur une citation de l’extraordinaire poète Rilke « Vielleicht ist alles Schreckliche im Grunde das Hilflose, das von uns Hilfe will. ». Qui a été traduite pour le public comme suit « Tout ce qui est terrible a besoin de notre amour ». Un peu inexact et rapide, sous-titrage obligeant parfois, mais l’idée y est (Rilke parlant plus d’aide que d’amour, bien qu’il envisage cette thématique dans son œuvre, dans les Élégies de Duino notamment, dans lesquelles il parle de la manière dont le Beau et le terrible sont intimement liés).

Quoiqu’il en soit, cette ouverture donne le ton d’un film qui se décide à être brillant, non pas par artifice, mais par une certaine forme de simplicité, de beauté brute. Une oeuvre bâtarde ayant décidé de se vêtir des couleurs de son sujet. Simplicité qui n’est qu’apparente quand on essaye d’imaginer le travail colossal qu’a dû demander le film d’un point de vue du dressage. Une scène regroupe en effet 250 chiens. Le film raconte l’histoire toute simple de Lili, allant en vacances chez son père pendant l’absence de sa mère. Elle décide d’emmener son chien Hagen avec elle.

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Mais le voisinage est réticent à l’idée de voir un bâtard arriver dans l’immeuble. Ils inventent même une morsure pour qu’un agent de la fourrière se déplace, tout en demandant une taxe sur la possession de ce chien. Le père, bourru, plus du genre à tuer des vaches (il est au contrôle sanitaire dans l’agro alimentaire) que de s’occuper de sentiment – ce que l’on ressent dans une société assez masculine et proche du père, dans le rapport houleux que la jeune fille entretient avec son prof de musique – décide d’abandonner le chien. La fille n’aura de cesse de le retrouver, dans un voyage qui a des senteurs d’initiation, dans ce que la maturité a parfois d’effrayant.

La solitude du chien abandonné est filmée, d’abord avec attachement et candeur, un peu à la manière de l’Incroyable Voyage de Disney. On se prend même à s’attacher à des animaux qui « jouent » étonnamment bien. Mais la souffrance que l’Homme semble bien décidé à infliger à ces bâtards prend le dessus. Sans entrer dans le détail de ces souffrances, qui constituent le film, White God va complètement retourner le propos, de façon assez déroutante, à partir du moment où le chien va se venger de l’Homme (comme le singe dans le reboot de la Planète des Singes), sous des apparences de guerre civile et d’apocalypse.

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Un leitmotiv revient cependant, par la petite Lili musicienne, par l’épisode de Tom et Jerry que l’on diffuseaux chiens avant de les piquer (le génialissime Cat Concerto, qu’on vous invite vraiment à revoir), comme dans une sorte de Soleil Vert canin : l’émotion humaine, inintelligible, et pourtant partagée passe par la musique de Franz Liszt : la Rhapsodie Hongroise n°2. Elle est présente dans cet épisode de Tom et Jerry, elle est aussi la musique qu’apprend Lili à la trompette, et qu’elle joue à son chien pour l’endormir.

Cette rhapsodie incarne en somme aussi bien la race hongroise noble et prestigieuse dont les extrêmes se feraient les échos (taxeraient-ils Beethoveen s’il n’était pas hongrois ?), tout en n’envisageant pas la portée véritable de toute oeuvre d’art. Qui forge le sublime, le grotesque, ou le malheur non pas juste de l’Homme, mais aussi de l’âme, quelle que soit la forme et le sacré qu’on lui prête. Cette musique est le moyen de communication non verbal qui permet le mieux à l’Homme et au chien de s’unir. Remplacez le chien par l’homme, et on comprendra le message du film, qui consisterait à privilégier l’art à la matraque.

White God tient toute sa force de ce qu’il est un véritable ovni cinématographique, une oeuvre rare, qui en explique sans doute sa récompense. On peut être sûr de ne jamais vraiment avoir vu un film de ce genre. Un tantinet long peut-être, White God est une œuvre émouvante, brillamment et simplement construite, occasionnant, et c’est ce qui fait la grandeur d’un film selon votre humble serviteur, un final époustouflant de maîtrise et de justesse, capable d’énoncer une critique sociale profonde, sans passer par le misérabilisme de la bien-pensance.

Par Jean-Gauthier Martin

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