FEFFS 2014 : Killers : Bas les masques !

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FEFFS 2014 : Killers : Bas les masques !

Film japonais/indonésien de Kimo Stamboel et Timo Tjahanto (alias The Mo Brothers) Interdit aux moins de 16 ans

Si These Final Hours proposait une vision poétique, certes pas inédite, visant à chercher, ou essayer de recréer le beau dans l’immonde, on peut dire tout l’opposé avec ce film. Killers, c’est un film qui montre l’horreur telle qu’elle est : horrible.

Mais une horreur toute asiatique, pour ceux qui aiment à la pratiquer dans les salles obscures. Le film hisse l’horreur au rang d’art poétique, sans chercher à la sublimer – au delà de sa sublime photographie – ni à l’adoucir. C’est cru comme du tartare. Killers est d’une noirceur abominable, qui soulève des questions fascinantes sur le monde comme il va (ou ne va pas).

Le film raconte deux histoires enchâssées, qui contiennent elles aussi plusieurs degrés de narration. Mais pour faire simple, on suit un serial killer qui poste les vidéos de ses meurtres sur Internet au Japon, et qui semble « faire le buzz ». Nous piquons l’expression à Morandini le superbe.  En Indonésie, un journaliste déchu par un scandale qu’il a dévoilé mais qui a vu un escroc blanchi, semble, après avoir quitté sa femme chercher une raison de vivre dans sa morosité, sa loose totale (dont il est pourtant l’artisan). Comment deux histoires pareilles peuvent se nouer ? Par le prisme d’Internet, de l’Internet ou des Internets, pour ceux qui aiment les formules bien achalandées.

Ce journaliste se retrouve sur ce site, comme fasciné par l’horreur du crime. Alors qu’il s’endort dans un taxi, il se réveille sur un terrain vague, à deux doigts de se faire tuer. Il arrive à s’en sortir, dans une scène de duel mythique qui a lieu dans 2 m² de bagnole. Les scènes de crime et de bagarres sont d’ailleurs bien souvent des réussites (course dans un couloir d’hôtel, meurtre dans des toilettes, le tout avec un supplément de sang…). C’est par légitime défense qu’il commet son premier crime… mais c’est par une complexe perversité qu’il décide de retourner sur les lieux du drame pour filmer les derniers souffles de ses malfaiteurs, et de les poster en ligne.

C’est là que le japonais rentre en contact avec lui. Il va devenir son mentor. Sans aller plus loin dans cette histoire, véritable dégringolade tragique et horrible dans les vices du crime, il est important de noter quelques idées de mise en scène, qui rendent le traitement d’un tel sujet (qui pourrait être alarmiste, simplement fait pour diaboliser internet etc) aussi fascinant que glaçant.

Le jeu sur les codes du slasher est assez subtil : les deux meurtriers principaux (on apprend qu’on serait tous un peu meurtriers quelque part) portent un masque rudimentaire. Mais dans une duplicité assez originale :  le masque n’a pas le même statut en fonction de qui le porte : l’expert japonais le fait par soucis d’esthétisme et un soin de la mise en scène (le monstre est situé en dessous de la cagoule, qui n’est qu’un personnage), le novice indonésien pour ne pas être vu, et se donner une contenance (le masque est le monstre, et cacherait en dessous un homme). A la ville, le japonais est un bel homme, élégant, qui semble s’amouracher même d’une fleuriste (amourette morbide, visant à mieux lui proposer de tuer son frère autiste, qui souffre, et qu’elle a d’ailleurs essayé de tuer sans en avoir le cran). Le novice cherche à tuer par principe, par vengeance, là où l’expert tue par besoin. Mais ce sont là les deux faces du même dé.

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Le plus effroyable et effrayant dans ce film, au delà des spectres psychologiques macabres qui sont présentés (où se mêlent la relation incestueuse à la sœur, le tabou nécrophile, pédophile, du meurtre en famille…) c’est que la caméra, véritable point de vue narratif, cherchant à sciemment à nous faire prendre partie dans l’histoire pour mieux nous révéler le mensonge de celle-ci, choisi de nous faire prendre en empathie le novice. On s’aperçoit, derrière les masques, qu’il est en fait de la même espèce que le « mauvais » criminel. Le titre sonnerait presque comme une accusation, une adresse à l’humanité, criminelle en son sang. La figure du double, en deux personnes distinctes, semble utilisée avec maîtrise, comme pour mieux rappeler que nous sommes tous fous, et tous les mêmes (équation morbide dans lequel envers, endroit, moi, autre,intime, public, ne sont que le fragment du même atome).

Les Mo Brothers nous convient dans l’espace maudit où le principe, la loi, la justice ne sont que des prétextes qui drapent une autre forme de criminalité. Le film explore le langage (comme dans cette scène où l’expert prend une prostitué pour la tuer littéralement, propos que la prostitué interprète sous le jeu coquin) et l’acte en déjouant subtilement les attentes, ajoutant dans cette fêlure une dose cynique d’humour noir. Mêmes les actes de bonté trouvent leur fondation dans un gisement d’horreur. Cette lourde artillerie tragique est la raison pour laquelle le film est si ténébreux, si noir, si profond.

Une profondeur qui n’est pas une simple pédanterie intellectuelle, mais qui retourne aux racines même de la notion : sombre, hostile à la vie, insondable. Killers explore les instants insoupçonnés ou le jeu cède la place à la monstruosité. Une monstruosité dont nous sommes les artisans, et que les contingences de la vie, sinon la souffrance, n’expliquent qu’en partie. Les tragédies, avec leurs malédictions divines, cherchaient aussi à montrer la fatalité des rouages du destin : si on les lit encore, c’est que le divin cache en fait la main, humaine, qui l’a crée (aussi bien Dieu que le tragique)…

L’impunité et l’anonymat de l’écran ont sans doute dirigé le novice vers cette petite passion pour le morbide que l’on a tous en chacun de nous, et qui nous poussent même à voir des films de genre dans un festival. L’expert lui, se montre par besoin esthétique et divin (dans le sens cosmologique du terme, qui contiendrait un plan parfait. Il semble avoir l’obsession du sens profond de son existence). Et c’est par ce dernier qu’il nous est expliqué qu’on ne peut ni défaire ce qui est fait, ni revenir en arrière : constat d’une implacable évidence, mais que notre rapport au monde, par le virtuel, tend parfois à éluder ou déformer.

L’écran, internet, nous font oublier l’impact réel des actes et des pensées que l’on peut exprimer sur sa toile. La complexité des liens qui soutendent l’histoire nous rappelle la complexité première de la notion de réseau, si accessible aujourd’hui que l’on ne s’aperçoit plus sous son spetre vertigineux. L’isolement nous fait accomplir et contempler des choses que nous n’oserions pas admettre au civil : l’expert ès meurtre est le Némésis qui vient rappeler à un novice qu’une expérience fantasmée, toute virtuelle, peut tout à coup avoir un véritable impact sur le réel. Cette mise en garde contemporaine est réalisée ici dans une froideur morbide et insoutenable : elle constitue la clef de voûte du film, qui contemple, montre, plus qu’il ne moralise. Le tout se résoudra dans un triangle final grand-guignolesque mais foudroyant, qui devrait vous mettre un coup sur la gueule pendant un bon moment. Une leçon de cynisme, pour une véritable claque cinématographique.

Par Jean-Gauthier Martin



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