FEFFS 2014 : Honeymoon – Mutations amoureuses

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FEFFS 2014 : Honeymoon – Mutations amoureuses

Film américain de Leigh Janiak

Under the Skin est un des films qui, tout en n’ayant que peu fait parler de lui, aura retenu l’attention de pas mal de cinéphiles. S’il n’est pas parfait, et assez difficile d’accès (puisqu’il est plus une évocation cauchemardesque, un film expérimental, qu’un film qui se déploierait pour raconter une histoire sur les canevas d’un scénario classique), Honeymoon semble en proposer, par proximité thématique, une version, non pas vulgarisée ou plus accessible, mais un peu plus classique, à la croisée des chemins entre Take Shelter et ce dit film.

On suit, comme le titre l’indique, la lune de miel d’un jeune couple un peu sans le sou, qui voyage dans la maison familiale canadienne de la mariée. Tout se passe bien, ça papillonne, ça baisouille gentiment, jusqu’au moment où l’on devine que le lieu choisi a quelque chose d’étrange. De drôles de lueurs apparaissent le soir, sans réveiller au début le couple marié. Les lumières de la maison s’allument parfois toutes seules. Les gens du coin semblent un brin rustre, un brin infréquentables – on rencontrera en effet l’ex de la mariée, sorte de future gloire du sport raté, ressassant dans son présent merdique l’âge d’or où il était quelqu’un. Il semble bien s’occuper de sa femme, qui a de faux airs de cadavre, et qu’il semble tenir fermement, comme on tiendrait fermement un singe domestique qu’on garde en cage et qu’on tabasse (dédicace à Joey Starr)

C’est après cette rencontre que les choses semblent décliner (mais pas seulement. L’instant où le mot « uterus » est prononcé, comme dans une malédiction shakespearienne, au moment où ils parlent d’avoir des enfants ou non, et que le non semble l’emporter). D’abord sur le plan sentimental : Bea se fait de plus en plus distante de son homme, un peu déstabilisé par ce comportement frigide et un tantinet stupide (elle n’est plus capable de cuisiner comme il faut. Heureusement, cet homme assez contemporain est assez bon cuisinier, et semblerait presque se faire le symbole une de ces mutations sociales de changement de rôle au sein du couple moderne). Le véritable acte qui enracine cette bizarrerie repose sur cette scène où le mari retrouve sa femme nue, dehors, fixant la rumeur des ténèbres. Elle semble oublier tout ce qu’elle est, et le consigne dans un drôle de journal intime.

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Il croît à une tromperie façon vaudeville. Elle y a en effet perdu sa nuisette, comme la première mue vers une vie différente. La suite se passe selon les canevas du film psychologique, où l’on voit se produire à l’écran la descente aux enfers d’une âme agonisante : qui perd tout ce qui faisait sa substance, et qui fait perdre la raison à tout son entourage. Toute cette notion qui repose dans la prise de connaissance de « l’Unheimlich », concept fondateur du fantastique, intraduisible autrement que par l’inexactitude d’inquiétante étrangeté, qui signifie d’une part que l’effroi naît à partir du moment où les habitudes s’effondrent, mais que l’on contient aussi les instruments de cet effroi, qui se produit en nous. D’où l’importance des figures des maisons dans les films de genre.

Ici, l’aspect de huis clos rend plus intense encore la relation du fantastique à ce concept, et permet de suivre efficacement les péripéties du couple en décrépitude (c’est le mot : elle se passe en effet autant sur le plan mental que sur celui du corps de Bea). Honeymoon, c’est l’exploration d’un unheimlich de l’amour : une décrépitude que l’on explore et que l’on analyse, étape après étape, comme on observerait un processus de mue, et qui cherche par réduction à chercher de définir l’amour dans sa plus petite forme : un concept aussi touchant qu’inquiétant.

Cette présence inconnue qui exerce son influence, dénuée d’un but intelligible, si elle fait écho au concept dont nous parlions, fait aussi écho à son envers : on peut choisir de l’expliquer, ou non. La fin décide de ne pas placer uniquement le film dans l’hallucinatoire et le malaise de la vie courante. Mais de donner un peu raison aux personnages (on peut être un peu las de la question de la névrose dans le fantastique, d’autant qu’elle est parfois mal exploitée).

Si nous laissons le fin mot de l’histoire à son auteur talentueuse, et si nous vous laissons le découvrir, elle est néanmoins un indice, un peu comme dans Enemy, que le cinéma tend de plus en plus à s’affranchir, non pas de l’idée de scénario, mais de ce qu’il permettrait la découverte d’une fin tangible aux choses. Si la chose n’est pas totalement nouvelle, et qu’elle constitue la base d’une grande histoire, la nouveauté réside peut-être dans ce que l’on préfère parfois ne pas choisir de fin mot à l’histoire. Exercice complexe pour être convainquant, mais réussi ici.

Par Jean-Gauthier Martin



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