FEFFS 2014 : Cannibal – Ceci est ton corps

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FEFFS 2014 : Cannibal – Ceci est ton corps

Film espagnol de Manuel Martin Cuenca

 

On le sait déjà mais le cinéma d’horreur espagnol se porte bien ses dernières années, et a offert plusieurs exemples de réussite aux cours de différents festival. Cannibal est un film cependant moins baroque qu’un Mama. Le film explore au sens littéral les viscères tumultueuses d’une relation amoureuse.

Un tailleur, bon sous tout rapport, s’avère en fait être un cannibale. Un état d’esprit, une hygiène de vie assez crue, qui détonnent avec la placidité du personnage. Placidité est un bon mot pour en parler. Si ses traits sont durs, Carlos est un homme sans histoire, un de ces êtres qui préfèrent contempler le monde que de s’y mêler (sur le papier seulement).

Le cannibalisme n’est pas seulement la preuve d’une attitude psychopathologique ici : elle l’est évidemment. Mais à milles lieues de ce que nous aurait offert un Anthony Hopkins, le jeu d’Antonio de la Torre – notons l’homonymie – a quelque chose d’effroyable qu’il est aussi attachant que quelconque. Il tue et mange ce qu’il désire, avec froideur et précision. Les banques ne font pas moins.

Si l’on pourrait nous reprocher de trop mettre en avant l’emprise de la crise économique sur le cinéma d’horreur, il n’en reste pas moins vrai qu’une crise éveille les angoisses les plus profondes de l’homme. Le film se passant en Espagne, dans un pays qui a été particulièrement touché, on sent aussi peut-être comme une volonté de changer les choses. Il est abordé dans le film le fait que les artisans tendent à disparaître face à la grande distribution. Il est assez ironique de constater que c’est le porte étendard du classicisme qui s’avère être une froide machine à « hacher la bidoche » (Professeur Choron).

S’il y avait un message sociologique à porter au film, il se trouverait sans doute en ce que l’on sente une sclérose, qui ne se résoudra ni dans le passé, ni telle que les choses sont ou apparaissent, puisque rien n’est plus prévisible. Au delà de cela, on sent une espèce de dualité qui incarnerait la société espagnole, dans la confrontation de l’artisanat, à la religion, et à ce qu’un cannibal doive travailler pour une église dans le but de restaurer une relique. On y voit des défilés de statues – dispositif religieux très latino hispanique : un rite ancestral se confrontent aux mains de fée d’un homme préhistorique, représentant de l’un des premiers tabou qui a dû forger les sociétés, mais qui vit pourtant en se nourrisant de corps : qui a parlé de transsubstantiation christique ?

La religion comme toile de fond de ce film espagnol n’est sans doute pas le fruit du hasard, quand on connaît le passé inquisitorial et le passé sanglant de l’Eglise, notamment en Espagne. Carlos n’en est pas dupe, et la rénovation d’une relique n’est rien d’autre pour lui qu’un contrat, qu’un bout de tissu, dont le sacré est vain, puisqu’il a été fait avant tout par la main de l’homme. Le vrai sacré, c’est l’humain (et c’est une manière dont on peut interpréter le Christ). La lenteur du film et la froideur chirurgicale du personnage s’accordent avec la morosité de l’hiver, dont l’aspect épuré de la mise en scène nous en fait presque ressentir la gifle.

L’arrivée dans sa vie de la sœur jumelle de sa voisine, que l’on sent être une de ses victimes, instille une tension au film : il aide cette fille à retrouver la sœur qu’il sait avoir tué, et n’hésite pas à employer des techniques roublardes de grand criminel, façon Raskolnikov de Crime et Châtiment. Il n’a par exemple pas peur de jouer le jeu dangereux de parler à la police. Cette relation double avec la femme, corrobore l’aspect double de personnage. Puisque nous parlons du personnage de Dostoïevski, on en sent ici l’influence dans le film qui s’avère être une histoire de rédemption. Rédemption cependant froide, monstrueuse, mais qui peine à créer un effet assez retentissant sur le spectateur.

Esthétiquement magnifique, peut-être un peu trop lent et convenu, Cannibal reste néanmoins une belle expérience de cinéma, dans un minimalisme flamboyant qui n’est pas dénué de charme et qui propose un véritable langage de l’image.

Par Jean-Gauthier Martin

 



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