FEFFS 2014 – Alleluia : Evangile sombre et macabre

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FEFFS 2014 – Alleluia : Evangile sombre et macabre

Film belge de Fabrice Du Welz

Fabrice Du Welz est déjà connu des cinéphiles et autres fans du film de genre, notamment par l’excellemment drôle et effroyable Calvaire. Un brin lassé vis à vis d’un cinéma de genre qu’il envisage comme étant de plus en plus consensuel, ce n’est pas exactement avec un film d’horreur qu’il revient dans Alleluia, mais plus par une déformation envisageable du fantastique , qui consisterait à offrir une vision poétique où la beauté passerait par la cruauté, l’horreur, et les évocations les plus sinistres.

Le titre choquera sans doute, et créera évidemment le scandale lorsqu’il sortira en salles. Mais au delà de ce détail de communication, il est particulièrement bien choisi dans ce film qui présente la vie d’un couple sordide, unis par les liens du sang et du crime dans un mariage officieux, rituel, revenant aux origines chrétiennes qui, rappelons le, commencent dans une étable. Chaque homme et chaque femme cherche en l’autre et dans la vie une bouée de sauvetage. Cette vérité est d’autant plus sensible que tous les personnages du film semblent en éprouver le besoin de se réaliser sentimentalement, à des degrés d’intensité différents. Le procédé est le même chez tout le monde, tout comme on lirait tous le même livre, mais chacun en a sa version, sa lecture.

Ici les version et les lectures de ce couple ont quelque chose d’insoutenable. Non pas que la violence graphique soit exagérée, mais on ne va pas vous le cacher : l’ensemble est cru et lourd, et met un certain temps avant de se digérer complètement. Il y a pas mal de jeu autour de la gérontophilie contemporaine – bien que le film se garde de pouvoir se dater, ce qui ne veut pas dire qu’il perd ne critique rien – parfois jusqu’à la nausée. Le protagoniste, brillamment interprété par l’excellent Laurent Lucas, tombe amoureux de Gloria, une de ses nombreuses conquêtes de gigolo à laquelle il ne devait initialement que dérober de l’argent. Là son métier, son vice, né dans des coucheries incestueuses avec sa mère (on ne développera pas plus loin ici l’iconographie chrétienne de l’enfant à la vierge, qui peut parfois être tendancieuse) que Gloria, nom lui aussi religieux, décide de partager. Elle ne soutient pourtant pas la jalousie, et tue les conquêtes de son homme, qui n’arrive pas à tenir sa promesse de ne pas forniquer.

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Alleluia dépeint donc la vie de ce couple hors du commun, s’aimant d’une manière équivalente : non pas dans le réalisme qui semble emmerder Du Welz, mais dans une vision d’un temps à l’arrêt, coincé peut-être dans la vision idéale du passé, mais aussi significative de la sclérose et l’angoisse d’une vie rurale, perdue, insoupçonnée. Et c’est au coeur de ces ténèbres que le réalisateur a décidé de dépeindre l’amour, en ce qu’il a d’hors du commun, mais surtout, de commun : chaque concept pouvait contenir son envers, il est intéressant parfois de chercher dans le difforme ce que l’on croit en être exempt et invisible. Rassurez vous cependant, rien de fleur bleu, mais une véritable monstration (plus qu’une plate analyse) d’une sublime horreur.

Le film propose une lecture de la complexité du sentiment amoureux, qui n’a rien de mièvre, pouvant même être le berceau du fascisme, comme Du Welz aime à le rappeler. Il y a une certaine forme de gratuité dans le film, en réaction à ce que l’on cherche parfois un peu trop à tout expliquer, qui choquera ceux qui préfèrent se contenter de regarder un film et ne jamais y repenser. Pour les autres, il faut dire, et on ne trouve pas de mots intellos, d’interprétation toute faite à vous donner pour briller en cocktail, que cette histoire prend aux tripes, remue autant qu’elle émeut.

Mais le panel des émotions n’est jamais ni univoque, ni bipolaire. Du Welz arrive à nous faire passer dans le spectre compliqué et difficile, de ce qui fait la vie véritable, la vie de corps et d’âmes en peine, au delà des contingences sociales qui pourraient peut-être les illustrer, mais pas les expliquer contrairement à ce que l’on croit. Ces amoureux sont donc les porteurs d’une autre façon d’aimer, d’une autre façon d’idolâtrer, par le fétichisme qui est un acte éminemment religieux, mais éminemment sexuel aussi. Il y a de la grandeur et de la beauté dans cette vision sans concession d’un amour aussi glauque que macabre.

Mais c’est là que réside le danger, sinon le vice de ce genre de cinéma, qui évoque Noé, Pasolini et consorts : tout se joue dans une telle extra moralité qu’il semble nécessaire au spectateur de chercher un sens qui existe en dehors du film, pour sauver les traces dernières d’un sens du monde qui se perd, et ne pas se contenter de gratuité. Ce qui nécessite tout de même un certain travail de recul et de réfléxion. Mais là le risque : le film ne la contient pas ouvertement, là où sa crudité et sa lourdeur sont directement visibles et incitent à les repenser. A ne pas mettre entre toutes les mains donc, le film ne disposant pas de mode d’emploi ou de marche analytique à suivre. Belle claque néanmoins, et il est toujours plaisant de voir un film francophone qui cherche un peu à distribuer quelques uppercuts par ci par là, plutôt que de se contenter de sa mièvrerie intellectualisante et bobo.

Par Jean-Gauthier Martin



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