Ecole buissonnière cinématographique

Johnny cash

Ecole buissonnière cinématographique

Nous ne nous sommes pas vu depuis un bout de temps. La raison est assez simple. Cette année de cinéma est globalement assez merdique pour ne pas me donner plus envie que ça d’écrire. N’étant pas rémunéré pour chroniquer, ma tâche est différente de ceux que je compare à des confrères, qui vivent de leurs articles, et se trouvent dans la nécessité d’écrire sur tout.

J’ai l’absolue liberté de parler, et surtout, de ne pas parler de ce dont je ne veux pas parler. Mes lecteurs le remarquent sans doute : dans mes papiers, rares sont les articles à l’acide, acerbes, sur la qualité médiocre d’un film. Non pas que je ne dispose pas d’un esprit critique suffisamment développé pour critiquer au juste le cinéma, mais que je ne souhaite pas hisser le dégueulis au rang d’art, comme beaucoup de chroniqueurs le font. La critique, la chronique, genre peuplé d’individus bizarres, qui commencent à devenir plus nombreux que les artistes eux mêmes, et qui se sauvent d’une semaine horrible en dézinguant à tout va.

Bien sûr, il existe beaucoup de critiques talentueux qui ne se situent aucunement dans ce que je dis. Mais le phénomène est assez signifiant pour que je puisse me permettre de le signaler, au moins pour faire comprendre pourquoi je choisi plus souvent le silence que le canon à merde.

De la merde. Il y en a eu cette année… Triste, d’autant que les films sont pour moi un moyen de me sauver la vie. Non pas que je sois à l’article de la mort, mais un bon film me suffit à passer deux semaines euphoriques s’il m’a inspiré. Le cinéma a décidé cette année de me mettre à l’épreuve, et de faire ceinture.

Nous nous étions quittés sur Réalité. Depuis, je ne suis que très peu allé au cinéma. Déjà parce que peu de films m’ont donné envie de franchir le pas, quitte à découvrir quelque chose. Tout comme en musique, j’ai eu la découverte frileuse, et les tentatives insipides. Tour d’horizon des rares films que j’ai vu cette année, pour mettre ce moment derrière moi, et espérer revenir cet été avec un flot plus régulier de chroniques, pas nécessairement de films en salles.

Il est difficile d’être un Dieu : Un bon film russe de SF noir et blanc de 2h50 pas austère pour un sous… typiquement le genre de films conceptuels qui vont tellement loin dans leur délire que l’on ne sait jamais vraiment comment les comprendre, ni jamais vraiment savoir s’il s’agit d’un chef d’oeuvre ou d’une daube. Pour trancher, je dirai que l’esthétique torturée, gracieuse, boueuse et médiévale du film est un véritable torrent, capable de retourner le cerveau. J’aime pourtant la SF quand elle est grandiose. Ici, beaucoup de pauvreté (attention, je ne dis pas que le bling bling hollywoodien est extraordinairement au dessus) de moyens qui ont parfois du mal à se justifier de façon convaincante comme parti pris artistique. Il y a parfois une pauvreté médiocre, affichée comme concept, capable de cacher les lacunes d’un art imparfait. Ce qui arrive parfois dans ce film hybride de docu fiction, avec de drôles de raccords, des regards caméras et de grosses lenteurs. Si le final était supposé être un twist, c’était raté. Le fond du film s’apparente un peu à l’excellent Heart of Darkness de Conrad… plus d’un siècle après. Il serait tant d’explorer les risques de la science, du progrès, de la noirceur de l’âme humaine, par d’autres moyens que Conrad ou que le conceptuel chiant, qui se veut profond pour finalement pas dire grand chose. Mais il est très difficile, tout comme d’être un Dieu, de se contenter d’être lapidaire sur un film qui mérite quand même que l’on s’y intéresse plus longtemps. Mitigé donc.

American Sniper : C’était un peu une surprise. Toutes mes connaissances cinéphiles ou « cinéphiles » me recommandaient chaudement de fuir comme la peste ce film catharsis qui déploie les relations conflictuelle entre l’Orient et l’Occident, très à la mode aujourd’hui, dans un héroïsme americano stupide. Je m’attendais tellement à voir un océan de médiocrité typiquement américaine que j’ai été assez étonné du ton plutôt distant du film. Eastwood sait filmer la déshumanisation de la guerre, sait filmer tout court – une scène de tempête extraordinaire qui fera sans doute date dans l’histoire du cinéma – et appuie finalement bien plus sur la manière dont on devient un héros (dans un sens plus compliqué qu’il n’y paraît, héros forgé sur le meurtre, mais devenant aussi héros parce que porte parole d’un système qui le mouline autant qu’il l’adule). Finalement assez peu d’exagération ou d’incitation à la haine de l’autre, mais l’illustration d’une dévotion à une idée, explorée jusqu’à son bout, jusqu’à son terme, que la personne filmée soit une ordure, ou un héros. Là dessus, je ne tranche pas. American Sniper ne glorifie pas la guerre, mais l’homme, américain certes, capable d’essayer de défendre son pays pour ses idéaux. Une vision très classique de héros, qui n’est pas sans quelques tortures mentales. Au point de se faire tuer par un autre produit maudit du système qui vous a porté au pinacle. A ceux qui ne comprennent pas la stylistique du héros, sachez qu’aucun héros n’est intelligent. Il est héroïque parce qu’il s’aveugle pour une idée. On peut débattre sur la valeur de l’idée, mais on ne peut pas reprocher à un héros d’avoir cette idée très triviale du monde qui lui permet d’agir (c’est vrai de Batman à Don Quichotte, avec des degrés de complexité différentes). Surpris donc.

Birdman : Chef d’oeuvre que mes mots n’ont pas permis de transcender. Keaton est au sommet, l’esthétique du film, dans ses ramifications de plans séquences et sa relation avec la rythmique persistante d’une batterie jazzy, permet de dresser un portrait métacinématographique de ce qui fait une œuvre d’art, en montrant et en démantelant ses procédés à l’écran. Avec une caméra qui devient véritablement narratrice de l’histoire, tant et si bien que rarement la superposition du fantasme et de la réalité (entendue comme le degré de réalité fictionnel qui est celui de la réalité du point de vue du personnage) n’a été portée à l’écran de manière aussi convaincante. Ca se passe de commentaire. Époustouflé donc.

Big Eyes : Un film qui dessine calmement la lente mais certaine descente aux enfers de la médiocrité que Tim Burton s’évertue malheureusement à tracer lui même depuis plus de six ans si on est gentils. Sans être une daube supersonique du niveau d’Alice, le film demeure insipide. Le nœud de l’intrigue intervient trop vite, sans subtilité, au point qu’on se demande comment cette gourdasse a pu tout se faire voler sans être énervée par son hidalgo de mari. Mari interprété par Christoph Waltz, qui… fait du Waltz. Un peu comme Luchini foutu en roue libre, Waltz fait son show. Très bon acteur, polyglotte… mais exploité depuis Inglorious Basterds dans ce créneau de manière un peu trop abusive et poussive. Sans plus donc.

Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence : Ovni cinématographique indescriptible et merveilleux de Roy Andersson, ce film est l’une des lueurs d’espoir de l’année, alors qu’il inspire après réflexion un véritable sentiment de désespoir. Une trentaine de plans séquence fixes tentent d’illustrer à l’écran ce qui fait la vie humaine. Le film s’apparente à un théâtre des rebuts de l’humanité, dans toute leur médiocrité, avec une certaine forme de beauté qui se dégage de l’absurdité même de notre condition. Drôle, grinçant et… déprimant, comme savent le faire les scandinaves. L’aspect carton pâte de ces vignettes, insistant sur la claustration des décors mais sur la possibilité d’un ailleurs, d’un dehors (par la vitre hopperienne d’un restaurant peuplé d’automates bien humains qui rient à intervalle régulier de la même façon, par la vue de la neige dehors… l’extériorité non vue du film essaye à tout prix de se montrer par son existence. C’est par ce signalement même qu’elle parvient à rappeler son vide. Nous sommes tournés en face de nous, jamais vers l’ailleurs. Et si nous nous retournons, c’est plus pour contempler en arrière et se perdre au présent dans des fantasmes passés, qui sont beaux de façon inhérente parce qu’ils sont devenus des fantasmes). Les murs de la fiction sont souvent brisés par des personnages conscients d’en être, au milieu d’autres qui ne le savent pas, ou disons mieux, par des personnes cinglées qui pourraient être simplement en train de disjoncter et de s’imaginer dans un film, parlant à une caméra que les personnages ne peuvent pas voir. Le film pose la question de la nécessité de la représentation artistique, rappelant constamment son décalage viscéral avec la réalité : à partir de quand admet-on qu’il est naturel qu’un type nommé acteur se pointe sur le devant d’une scène pour dire un rôle connu ou non, et qu’on l’applaudisse à la fin. Quand se produit le moment où l’on admet que l’acteur s’efface derrière la personne qu’il incarne ? Et, mieux, quand comprendra-t-on en fait, que ces êtres de fictions, jouent pour nous la tragédie invisible de laquelle nous faisons absolument partie ? Chef d’oeuvre, donc.

Mad Max Fury Road : L’usurpation de l’année. Là où Mad Max était une série cinématographique jamais proche du chef d’oeuvre, mais attirante de pauvreté comme beaucoup de films de Carpenter, Mad Max Fury Road devient une machine de guerre vaine, qui a perdu de toute sa saleté d’antan, de toute sa subversion. Typiquement le genre de film que je m’attendais à adorer, à vénérer. Déception abyssale, tout comme à l’époque d‘Inception. Une anticipation SF digne d’un élève de CM2 qui aurait pu miraculeusement retenir deux trois punchlines de Marx. Ô le vilain capitalisme ! Ô Dieu est mort ! Ô nous vénérons des moteurs V8 ! Ô nous appelons l’eau « Aqua Cola » ! Ô ! Quelles couilles aux cul ! Quel engagement. Les héros assistent au « Mc Festin ». Quelle critique acerbe ! Sois mon témoin, je me chrome la gueule. Max est un mec un peu boarderline qui a un lourd passé (je vous le donne en mil : il a vu sa famille mourir sous ses yeux. Original!).

Je crois que ce qui me fait le plus chier dans cette mascarade, c’est qu’on hurle au chef d’oeuvre, pour un film qui ne vaut vraiment pas plus dans le fond que des trucs comme Fast and Furious. Max n’a pas de charisme. On parle de féminisme : LEAULE. On parle de film écolo : oui. Ils ont juste ruiné un désert pour le filmer. On parle d’exubérance : oui. Si on considère le groupe KISS, ainsi qu’eux-mêmes, comme le meilleur groupe de tous les temps. L’effet accéléré, qui fait que les anciens films ont vieilli, est encore utilisé comme une monomanie de grabataire, avec le même et désastreux effet.

Oui, les couleurs sont belles. Oui les scènes de poursuite sont époustouflantes. Trop même. Le film est un climax permanent. On se situe dans un orgasme qui a oublié de finir et de se produire. Ca pète dès le début, sans accalmie, sans subtilité narrative, sans montées et descentes. Un rythme à 200 à l’heure tout le temps. Certains appellent ça un chef d’oeuvre. J’appelle ça une manque de maîtrise et un truc de blaireaux. Déçu à mort, donc.

Jurassic World : Je m’attendais au massacre ultime annoncé. J’ai été finalement surpris. Mais mon avis est biaisé. Beaucoup de parties émouvantes du films sont portées par les thèmes de John Williams (qui n’est d’ailleurs pas le compositeur de la BO ici). Si bien que l’on se demande la valeur du film en dehors des reliquats (parfois utilisés avec intelligence, je dis bien parfois) de son prédécesseur pharaonique. Certains pointent un manque de réalisme ou de rigueur scientifique… alors que le propos même du film est pour l’instant totalement irréalisable. Qui est assez con pour aller voir Jurassic World comme il irait à un colloque (auquel il n’irait sans doute pas) international de paléontologie ? On pointe le ridicule d’un dresseur de raptor. Rien de bien étonnant dans l’économie d’un parc d’attractions qui met en avant l’homme dans sa belle nature beauf, peut-être même une insulte au gros tas en train de se vautrer devant le film. Les antagonistes sont par contre ridicules, avec des intentions aussi profondes que celles de Van Damme dans Expendables 2. Le tandem de frangins est convaincants, et me font penser à ma relation avec mon frangin, connement, comme pour tout spectateur. Le film aurait pu être extraordinairement mieux (même les scènes avec du potentiel sont gâchées par un manque de folie, comme la course poursuite dans la forêt). Le dernier quart d’heure est affligeant de nullité. Il déploie des idées médiocres sur le langage animal (non pas qu’il dote de langage des êtres inanimés pour beaucoup de drôle de types qui ne voient pas en l’animal une créature intelligente… mais que c’est une insulte à leur comportement que de les voir tailler une bavette comme des humains, pour se retourner contre eux. Aussi puissant qu’un tableau de Coolidge où l’on voit des clebs jouer au poker). Et ne parlons pas de la toute fin. Difficile de savoir s’ils étaient bien sérieux. Pas aussi désastreux que prévu, mais c’est un film qu’on oubliera, comme on oublie souvent la magie d’un éclatant point rouge qui surgit parfois pour perturber la régulière coloration d’une feuille de p-cul rose.

Par Jean-Gauthier Martin



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