Au rayon des oubliés…

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On ne sait jamais tout d’une carrière ou d’une œuvre, ou au mieux estime-t-on connaître ce qu’il y a de mieux chez un acteur ou un réalisateur. Peu importe, sauf à quelques-uns, de ne jamais avoir vu le premier court-métrage ou la première apparition d’une superstar.

Mais lorsque l’on déterre des archives un film de Sydney Lumet, réalisé en 1972, avec Sean Connery en tête d’affiche je m’interroge… Pourquoi un tel film, quel qu’en soit le sujet, fait partie des oubliés ? En 1972, Sydney Lumet est déjà largement « installé » dans le paysage cinématographique et Sean Connery une star planétaire grâce à James Bond.

The Offence, tourné en 1972, dresse le portrait d’une Angleterre crasseuse et sordide au travers d’une enquête sur la disparition et le viol d’enfants dans une banlieue du nord du pays (NdA : je suppose qu’il s’agit du Nord).

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Si vous trouvez que l’une des avancées majeures du cinéma au cours des dernières décennies est d’avoir rendu plus palpable encore la réalité au travers d’œuvres de fiction (grâce aux moyens modernes notamment), jetez cette idée à la poubelle et ruez-vous sur « The Offence » pour voir ce que l’on pouvait faire il y a 40 ans !

Le film est IMPRESSIONNANT.

Visuellement d’abord.  L’image (grain et couleurs), la photo (travail sur la profondeur de champs), le montage (nombreux champs-contre-champs, plan de coupes, ralentis) et l’ambiance (visuelle et sonore) sont fantastiques. Tout est d’une incroyable modernité et Sydney Lumet affiche une maîtrise proche de la perfection.

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Psychologiquement, c’est brutal, d’une noirceur abyssale, habile et limpide. Notre innocence est-elle corrompue à force de côtoyer la misère et la crasse ou nous complaisons-nous dans la boue pour tenter d’expier ? Sommes-nous condamnables pour nos pensées décadentes, quand bien même restent-elles à l’état de pensées ? Où se situe cette fichue frontière entre le bien et le mal ? Vous n’allez pas vous sentir très à l’aise… Le message est d’autant plus clair qu’aucun artifice ne vient troubler la démonstration.

Formellement, c’est un chef d’œuvre. La construction est d’une rigueur implacable et d’une complexité jubilatoire. Le fil de l’intrigue est dévoilé progressivement au travers de flash-backs et de scènes répétées avec une « profondeur » variable. Autrement dit, au fur et à mesure de la répétition des scènes on a plus ou moins d’informations. Le film est découpé en 5 actes que je décrirai ainsi pour ne pas vous en dévoiler trop : enquête, interrogatoire du suspect, suspension, interrogatoire du flic, révélation finale.

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Et il y a bien sûr la présence de Mr. Sean Connery dont tout le monde sait qu’il est un immense acteur. Mais il faut voir cette prestation ! Je n’ai pas souvenir d’un rôle aussi noir dans toute sa carrière. Cette séquence où il rentre tard chez lui après avoir été suspendu et qu’il s’en prend à sa femme est un grand moment de misanthropie. Signe de l’évolution des mœurs, Sean débite autant de « bloody » dans le film que De Niro ou Pesci débitent des « fuck » dans « Les affranchis » ou dans « Casino ».

Le film est une réussite. Soit. Mais ce qui rend sa vision plus exceptionnelle encore c’est son histoire.

Pour ne prendre que le cas de la France, le film n’y a jamais été exploité en salle jusqu’en 2007, pas plus qu’il n’a été diffusé une seule fois à la télévision. D’ailleurs, il n’existe aucune traduction française du titre. Dans le reste du monde, le film n’a été que très peu distribué. Pourquoi ? Car la société de production United Artists a été effrayée par le résultat en visionnant le film. Elle a donc agi en pensant à l’impact que cela pourrait avoir sur l’image de Sean Connery et par contrecoup sur les recettes générées par l’exploitation des James Bond à venir. Quelle hérésie !

Nous voici donc en présence d’une véritable pièce maîtresse dans l’immense filmographie [1] de Sydney Lumet. Une œuvre injustement sacrifiée mais dont le plaisir de la découverte n’en est que plus intense aujourd’hui.

En achetant « The Offence », j’ai également découvert l’existence d’un film qui complète une sorte de trilogie anglaise formé par La loi du Milieu (Get Carter) de Mike Hodges (1971), The offence de Sydney Lumet (1972) et donc Salaud (Villain) de Michael Tuchner (1971). Ce dernier bien que possédant un titre français n’est disponible en DVD qu’en édition anglaise (sans sous-titres) et demeure très peu connu. De quoi nourrir encore un peu plus ma soif de découverte…

 Cinématographiquement vôtre,

Jérémy (Cinemaniaq)

[1] : Serpico (1973), Un après-midi de Chien (1975), Network (1976), Piège Mortel (1982) ou Le Verdict (1982) n’en sont que des exemples.



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